C'est peu dire qu'une nouvelle vision est en train de naître, si l'on n'ajoute aussitôt que, pour la première fois, c'est d'une vision authentiquement universelle qu'il s'agit. Elle ne procède en effet pas de celles que lui ont imposé les différents empires, égyptien, romain, chinois, voire napoléonien, fondées sur la toute-puissance, pas plus que sur celles issues des hégémonies religieuses, poly ou monothéistes; elle échappe aux idéologies politiques, au marxisme-léninisme dont on a cru un temps qu'elles allaient dominer le monde, tout comme elle échappe à la vision néolibéraliste, compagne de la mondialisation et de la globalisation fondées sur la seule économie de marché. On pourrait encore alléguer, à un autre niveau, les visions issues de la science, telles que le rationalisme de Galilée et de Descartes, alliées aux découvertes techniques, dont l'invention de l'horloge a si longtemps accrédité une vision mécaniste du monde, encore fortement présente dans le réductionnisme dont commence seulement à se libérer notre époque. La nouvelle vision dont je parle échappe à ces Weltanschauungen "traditionnelles". Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette nouvelle vision se constitue en effet, non par des représentations ou des contenus nouveaux, mais par un processus d'émergence difficilement cernable, non par manque d'information, mais parce que l'information elle-même est en pleine mutation.
Circonstanciellement se trouve à l'origine un homme, Tim Berners-Lee qui, consultant au CERN, rêve d'un
instrument, le WEB, qui pourrait mettre en rapport, non seulement les militaires, les scientifiques ou
les universitaires, ce qu'avaient déjà assuré les premiers développements d'Internet, mais l'ensemble
des hommes, d'individu à individu, de groupe à groupe, n'importe où et n'importe quand dans le monde :
"The fundamental principle behind the Web was that once that someone somewhere made available a document,
database, graphic, sound, video or screen at some stage in an interactive dialogue, it should be accessible
(subject to authorization of course) by anyone, with any type of computer, in any country. And it should
be possible to make a reference - a link -to that thing , so that others could find it." (Weaving the Web, Orion Business
Books, 1999, p.40).
Et l'auteur de souligner expressément la portée philosophique de son entreprise : "This was a philosophical
change from the approach of previous computer systems." ( ibid. ) (c'est moi qui souligne) .
Le projet est si neuf, aujourd'hui encore, qu'à l'époque déjà Tim Berners-Lee n'hésite pas à souligner :
"Getting people to put data on the Web was a question of getting them to change perspective, fom thinking
of the user's access to it as interaction with, say, an online lbrary, but as navigation through a set of
virtual pages in some abstract space. (c'est moi qui souligne).
C'est donc l'interaction des "usagers" entre eux et de la technique qui constitue, non pas le contenu de
la vision mais, ce qui est beaucoup plus important, la raison d'être et les conditions de réalisation de celle-ci
comme processus vécu.
Il s'ensuit encore, conséquence difficile à comprendre, encore plus à accepter, en particulier par les autorités
de quelque nature qu'elles soient, que le WEB, non pas se soustrait à tout contrôle, comme d'aucuns l'ont très
vite soupçonné de faire et, partant, condamné, mais qu'il y échappe par sa nature et sa vocation même : "There
was no central computing "controlling" the Web, no single network ... not even an organization anywhere that
can "ran" the Web. The Web was not a physical "thing" that existed in a certain "place". It was a "space"
in which information could exist. (ibid p.39) (c'est moi qui souligne).
Ainsi le Web ne se confond pas avec une base de données, quelque gigantesque qu'elle puisse être. Même
s'il peut se prêter à tous les usages classiques en les augmentant grâce à son pouvoir de calcul exponentiel,
il ne se réduit jamais, il ne faut pas craindre de le répéter, tant les habitudes mentales sont tenaces, à
n'être que le prolongement des structures traditionnelles. En un mot, il est toujours en voie de réinvention.
Encore faut-il des guetteurs pour s'en aviser. C'est ce rôle qu'assume le
Flash Informatique de février
1994 dans lequel Jacqueline Dousson s'interroge : Mosaic,
vers une nouvelle culture?
"Imaginez, écrit-elle, vous êtes devant votre écran, vous cliquez et vous lisez le dernier bulletin du
Pittsburg Supercomputing Center, vous recliquez et vous consultez les ouvrages de l'éditeur O'Reilly,
reclic et vous voilà au MIT... C'est une réalité, aujourd'hui, vous pouvez accéder à tout cela, et à
bien d'autres choses encore... ". Et de signaler le rôle décisif de
Mosaic, développé par le NCSA
(National Center for Supercomputing Applications in Champaign-Urbana), l'un des premiers navigateurs
à avoir mis le WEB à la disposition du grand public. Question finale : "Et l'EPFL dans tout cela ? Car
si l'EPFL est déjà en train de se mettre en forme (http://www.epfl.ch/ pour les initiés
)... le but à
atteindre est que, de n'importe quel point du globe, relié à Internet, l'on puisse connaître ce qu'est
l'EPFL, ce qu'on y fait, qui contacter. "
Personne n'aurait pensé, sans doute même pas l'auteur de l'article, paru, rappelons, en février 1994, il y a
tout juste 10 ans, (à preuve son expression "pour les initiés", c'est moi qui souligne ) que la "nouvelle culture",
annoncée avec un point d'interrogation, allait non seulement se développer, mais faire basculer la planète
entière dans l'explosion des réseaux sans cesse plus nombreux, sans cesse plus performants.
Personne n'aurait pensé...C'était sans compter avec Bill Gates ! : "The emergence of Mosaic and the World
Wide Web is the most exciting development in a decade", écrit l'"International Herald Tribune" dans son
numéro du 3 novembre 1994 , en ajoutant avec une lucidité hors pair : "Microsoft has already begun to purchase
reproduction rights to the masterpieces of the museums all over the world to produce specific CD-ROMs on art
(among others those of the "National Gallery of London". The openness of INTERNET through WWW is one way;
the commercial way of Microsoft is another. At this point, it is not to me to judge; both are surely shaping
our future, but questions are raised and initiatives should be taken."
C'est à dessein que je souligne cette phrase capitale. L'avenir d'INTERNET va se jouer sur une orientation
d'une nouvelle complexité, qu'on ne saurait réduire sans dommage au seul marché commercial.
Coïncidence étrange et douloureuse, notre fils Jacques-Edouard Berger, né en 1945, est brusquement enlevé par
une crise cardiaque à la fin 1993. Au cours de sa vie trop brève, entièrement consacrée à l'art, il fait de
nombreux voyages, pratiquement dans le monde entier. Tout en rassemblant des oeuvres d'art qui sont devenues
sa collection personnelle, il conduit pendant des années des groupes sur le chemin des civilisations anciennes
auxquelles il était particulièrement attaché, l'Egypte, la Chine, l'Inde, le Japon, la Birmanie, le Laos, la
Thaïlande, à quoi s'ajoutent ses très nombreux périples tant en Europe qu'aux Etats-Unis.
Tout en partageant ses découvertes et sa passion avec les autres, il n'a cessé de photographier les lieux et
les oeuvres qu'il aimait. A preuve l'impressionnante collection de plus de 100.000 diapositives qu'il a
réunies et dont il tirait la matière de ses cours, de ses conférences, de ses publications : "L'oeuvre, et
plus précisément l'oeuvre d'art, n'est-elle pas le révélateur le plus complexe et le plus fidèle de nos mutations?"
C'est alors qu'alertés par les perspectives du WEB, nous commençons à l'EPFL en juin 1994 avec Francis
Lapique le site A la rencontre des trésors d'art du monde, World Art Treasures en précisant d'entrée de
jeu : " Tirant parti de la spécificité multidimensionnelle du réseau, notre propos est de jeter à la fois
une nouvelle lumière sur l'art et la façon de le contempler. A la différence de la manière habituelle, qui
consiste surtout à établir des banques de données dans une perspective historique ou documentaire, notre
ambition est de concevoir et de réaliser une approche originale pour chaque parcours en prenant en compte
et en soulignant à chaque fois un trait particulier afin non seulement de fournir de l'information, mais de
susciter une expérience nouvelle en accord avec la nouvelle technologie". Il s'agit, non pas de faire pièce à
Bill Gates, ce qui serait aussi présomptueux que dérisoire, mais de montrer qu'Internet et le Web comportent
de multiples voies potentielles et donc que, à côté de l'impératif économique qui guette, les valeurs
spirituelles et artistiques ont leur chance et leur place dans les réseaux.
Le premier "programme" est mis sur Internet en juillet 1994 déjà, peu de temps après l'émergence du WEB et
du navigateur Mosaic. Il est consacré à un aperçu
des principales expressions artistiques (Egypte, Chine, Inde, Japon, Laos, Cambodge, Thaïlande). Le deuxième
programme, Pèlerinage à Abydos, se propose de fournir via Internet l'équivalent du pèlerinage entrepris il a
quelque 3000 ans par Séthi Ier pour ériger à Abydos le temple qui porte son nom, l'un des hauts lieux de
l'Egypte ancienne, pèlerinage accompli à son tour nombre de fois par Jacques-Edouard Berger et auquel il
a consacré une étude dans son livre Pierres d'Egypte. L'enjeu du traitement informatique est de tenter de
reconstituer l'itinéraire même du pèlerin, non seulement abstraitement et intellectuellement,
mais "spirituellement" et "existentiellement", pourrait-on dire, en ménageant des étapes réglées à partir
de la première salle à ciel ouvert jusqu'au sanctuaire secret habité par Osiris, Isis et Horus. Autrement
dit, le "pèlerin" est invité à retrouver le sens de l'initiation, non pas simplement au moyen d'explications
faites avec des mots ou proposées par des illustrations, mais en accord avec l'expérience intérieure qui
s'accomplit virtuellement d'étape en étape sur son écran. Le paradoxe de l'entreprise, c'en est un, voulu
et de propos délibéré, consiste donc à fournir via l'électronique un cheminement proche de l'expérience
spirituelle réelle, comme si le réseau, en s'affranchissant de l'espace fixe, tout au moins de la primauté
de l'espace dans lequel s'inscrivent traditionnellement signes et images, libérait le temps dans la fluidité
du parcours initiatique, comme si le sentiment du sacré devenait perceptible, tout au moins l'approche
du sentiment.
Partage inaugural puisque que suivront bientôt
Portraits du Fayoum (janvier 1995),
Sandro Botticelli (mai 1995),
Un regard partagé (décembre 1995),
Jardins enchantés de la Renaissance (mars 1996),
Vermeer (juin 96),
Angkor (mai 1997),
Vertige Divin (mai 97)
Georges de La Tour (septembre 1997),
Borobudur (décembre 1997) ,
Le Caravage ( mars 1998) , pour
citer les programmes qui appartiennent à une période déjà historique quant aux dates et à l'avancement de la
technique.
Coïncidence non moins surprante et attachante, cette entreprise novatrice va bénéficier dès le début d' une
collaboration amicale aussi généreuse que diverse qui porte entre autres sur la numérisation de plusieurs
milliers de diapositives, sur leur légendage progressif, sur la recherche et la vérification des sources
et, plus récemment, les progrès des logiciels aidant, sur la mise sur Internet de conférences où l'on
retrouve, avec la voix de Jacques-Edouard, les sujets qu'il avait choisis ainsi que, plus d'une fois,
les commentaires de certains voyages. Sans compter
le travail généreux et dévoué des membres du Comité de Fondation, et celui des aides occasionnelles qui lui ont été
assurées.
C'est ainsi que se présente le site en ce début de l'année 2004 :
FONDATION JACQUES-EDOUARD BERGER: Rencontre des Trésors d'Art du Monde
(english version) World Art Treasures
Le fondement de la mutation en cours doit être cherché dans le changement de la nature du lien. Aucun
être, aussi simple, aussi complexe, soit-il, ne subsiste ni ne peut subsister isolément. Les liens sont
la condition même de notre existence, de toute existence. Liens endogènes, qui relient entre eux les
composants d'un organisme; liens exogènes qui relient les êtres entre eux avec leur environnement. Le
principe moteur du lien, ce qui en constitue à la fois l'inspiration, la manifestation et la réalisation,
revient à ce que l'on peut appeler le phénomène d'activation. Autrement dit, le lien existe dans la mesure
où il est activé, c'est-à-dire vécu dans la relation d'un sujet avec un "objet" (chose ou être), ou, plus
exactement, dans leur interaction.
Or le propre du Web est, rappelons-le, de permettre d'établir un lien d'un bout à l'autre de la planète,
du fond de la mémoire la plus lointaine aux nouvelles les plus récentes du jour, avec quiconque, immédiatement,
partout. Voici donc que la connexion vécue en temps réel instaure un imaginaire qui, au lieu de s'en remettre
en priorité aux références, comme nous le faisions habituellement jusqu'ici, se forme au fur et à mesure que
le lien s'exprime. Au lieu donc de s'en remettre aux instruments, aux méthodes et aux techniques classiques,
par exemple l'histoire de l'art et les livres qu'elle produit, le WEB permet de créer un champ multimédia
dans lequel on peut à la fois se plonger et intervenir. C'est probablement l'un des apports significatifs
de World Art Treasures. L'aventure à laquelle participent ceux qui en ont pris l'initiative ne cesse de
s'enrichir et de s'approfondir. Peut-être même n'est-il pas exagéré de dire Jacques-Edouard, physiquement
disparu, non pas "revit" au sens courant du terme, mais connaît une sorte de "cyberexistence" que nous
partageons nous aussi. Ce qui laisserait entendre que dans notre monde en changement accéléré, de
nouvelles dimensions émergent N'est-ce pas ce qu'annoncent à leur manière les jeunes qui suivent notre
aventure sur Mars : "But now young people are saying maybe we all go into space but we go mentally,
virtually, electronically. We don't go with our bodies. As the technology gets better the virtual reality
could ge quite profound." (Herald Tribune, January 28 , 2004).
L'homme à venir ne peut être que l'homme du devenir, et l'homme du devenir ne peut advenir que s'il se lie
aux autres dans l'instance d'une action étroitement associée aux possibilités croissantes des nouvelles
technologies.