FONDATION JACQUES-EDOUARD BERGER: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde

L'ESPRIT ET LA PIERRE
Angkor Vat aux confins du soir : immense "Versailles" dont les jeux d'eau se seraient tus. Et tout de suite, l'impropriété de la comparaison!


Comment nommer un lieu qui déborde la vue dans la nuit tombante? Surprise à vif l'étroitesse de notre culture qui "catégorise" en fonction du prestige ! Certes, Angkor Vat est grand, mais nul roi Soleil ne l'a foulé, ni n'oserait y pénétrer. Ici, le divin appartient aux dieux, dont se devine la présence dans le double miroir des douves et du ciel.


Nos grilles culturelles s'émoussent quand l'inspiration du site s'amplifie jusqu'à dissoudre les limites entre le réel et l'irréel. Et voici qu'émerge en nous l'intuition, toujours plus prégnante, qu'il nous est donné, pour la première fois peut-être, de découvrir une civilisation en amont ? Toutes nos connaissances nous viennent en aval, après que l'école et les habitudes du milieu nous ont appris à les intégrer, à en faire le système conceptuel qui deviendra notre "cadre de référence", d'où nous tirerons nos jugements. Mais voici qu'en foulant le sol d'Angkor émerge à chacun de nos pas le sentiment exaltant d'une présence quasi contemporaine. Double paradoxe de la civilisation khmère : elle naît et s'accomplit en l'espace de quelques siècles, fleurit dans l'intensité d'une création religieuse et artistique unique, pour céder longtemps à un oubli presque général. Pourtant les archéologues ont dressé une carte qui compte plus de mille monuments, aujourd'hui dispersés au Cambodge, sans compter ceux qui subsistent en Thaîlande, et dans le Sud-Est asiatique.
Et voici que de nouveau est offert à notre émerveillement l'un des réseaux de civilisation les plus denses dans lequel l'art recouvre la plénitude de son pouvoir fondateur, "fécondateur", aimerais-je dire, d'autant que les vicissitudes politiques ont failli le réduire à néant. C'est donc comme à une nouvelle naissance qu'il nous est donné d'assister, ou, plutôt, de participer. Est-ce assez dire notre saisissement quand émergent l'un après l'autre les temples de la forêt dans l'ombre et la lumière ourlées ici et là de la robe safran d'un moine qui passe. On ne "visite" pas les temples khmers, il faut entrer avec eux dans la dimension de l'hindouisme et du bouddhisme dont les hôtes, illustres ou simples desservants, auraient tous disparu si ne rayonnaient, tels des phares, les multiples visages du Bayon qui embrassent les points de l'horizon et les bas-reliefs bruissant de vie dans leur silence luisant que traversent, comme un vol de papillons, les apsaras au sourire ineffable, gage de l'invisible devenu visible. Tant de figures amarrés à la pierre et qui s'en détachent pour nous convier à la danse cosmique dont elles sont à la fois les acteurs et les médiateurs. Et voici que s'ouvre pour nous l'espace terrestre et divin qui fut celui des Khmers, l'envers et l'endroit fusionnant dans la contemplation proposée à notre regard. Les complémentaires s'épanouissent dans les volutes de pierre d'où émanent mélodies, consonances et timbres. L'inouï devient audible. Les formes se dérobent à notre besoin d'identification pour nous entraîner, au-delà de nos regards, dans le mouvement de l'unité essentielle.

Quelque exaltés, quelque exaltants qu'ils soient, les temples n'échappent pourtant pas à la terre qui les héberge, aux vents qui les traversent, donnant prise, les siècles passant, aux énormes racines qui les enlacent jusqu'à faire éclater murs et sculptures. On reste interdit devant une telle puissance tellurique. Mais, inversant le sens des métaphores, n'est-il pas légitime de se demander s'il ne s'agit pas d'autant d'actes d'amour, les racines hissant les temples jusqu'aux frondaisons, comme si le cataclysme visible était l'expression de l'union cachée des pierres se métamorphosant en arbres, de la végétation se métamorphosant en architecture.
Ainsi s'harmonisent la fureur des combats et la sérénités des dieux, ainsi la turbulence aspire à l'ordre, l'immanence et la transcendance en quête d'une tierce unité toujours voilée, mais combien sensible. Prodigieuse étreinte des éléments, sans figure ni témoin. N'était, ici et là, le sourire des petites filles qui vous offrent des flûtes, comme si la création pouvait renaître d'une seule note de musique issue des lèvres des futures mères qu'elles sont.
René Berger - Chevilly, 11 mai 1997, fête des mères.