L'ESPRIT ET LA PIERRE
Angkor Vat aux confins du soir : immense "Versailles" dont
les jeux d'eau se seraient tus. Et tout de suite, l'impropriété
de la comparaison!
Comment nommer un lieu qui déborde la vue dans la nuit tombante?
Surprise à vif l'étroitesse de notre culture qui "catégorise"
en fonction du prestige ! Certes, Angkor Vat est grand, mais nul roi Soleil
ne l'a foulé, ni n'oserait y pénétrer. Ici, le divin
appartient aux dieux, dont se devine la présence dans le double
miroir des douves et du ciel.
Nos grilles culturelles s'émoussent quand l'inspiration du site
s'amplifie jusqu'à dissoudre les limites entre le réel et
l'irréel. Et voici qu'émerge en nous l'intuition, toujours
plus prégnante, qu'il nous est donné, pour la première
fois peut-être, de découvrir une civilisation en amont ? Toutes
nos connaissances nous viennent en aval, après que l'école
et les habitudes du milieu nous ont appris à les intégrer,
à en faire le système conceptuel qui deviendra notre "cadre
de référence", d'où nous tirerons nos jugements.
Mais voici qu'en foulant le sol d'Angkor émerge à chacun
de nos pas le sentiment exaltant d'une présence quasi contemporaine.
Double paradoxe de la civilisation khmère : elle naît et
s'accomplit en l'espace de quelques siècles, fleurit dans l'intensité
d'une création religieuse et artistique unique, pour céder
longtemps à un oubli presque général.
Pourtant les
archéologues ont dressé une carte qui compte plus de mille
monuments, aujourd'hui dispersés au Cambodge, sans compter ceux
qui subsistent en Thaîlande, et dans le Sud-Est asiatique.
Et voici
que de nouveau est offert à notre émerveillement l'un des
réseaux de civilisation les plus denses dans lequel l'art recouvre
la plénitude de son pouvoir fondateur, "fécondateur",
aimerais-je dire, d'autant que les vicissitudes politiques ont failli le
réduire à néant. C'est donc comme à une nouvelle
naissance qu'il nous est donné d'assister, ou, plutôt, de
participer. Est-ce assez dire notre saisissement quand émergent
l'un après l'autre les temples de la forêt dans l'ombre et
la lumière ourlées ici et là de la robe safran d'un
moine qui passe. On ne "visite" pas les temples khmers, il faut
entrer avec eux dans la dimension de l'hindouisme et du bouddhisme dont
les hôtes, illustres ou simples desservants, auraient tous disparu
si ne rayonnaient, tels des phares, les multiples visages du Bayon qui
embrassent les points de l'horizon et les bas-reliefs bruissant de vie
dans leur silence luisant que traversent, comme un vol de papillons, les
apsaras au sourire ineffable, gage de l'invisible devenu visible. Tant
de figures amarrés à la pierre et qui s'en détachent
pour nous convier à la danse cosmique dont elles sont à la
fois les acteurs et les médiateurs. Et voici que s'ouvre pour nous
l'espace terrestre et divin qui fut celui des Khmers, l'envers et l'endroit
fusionnant dans la contemplation proposée à notre regard.
Les complémentaires s'épanouissent dans les volutes de pierre
d'où émanent mélodies, consonances et timbres. L'inouï
devient audible. Les formes se dérobent à notre besoin d'identification
pour nous entraîner, au-delà de nos regards, dans le mouvement
de l'unité essentielle.
Quelque exaltés, quelque exaltants qu'ils soient, les temples
n'échappent pourtant pas à la terre qui les héberge,
aux vents qui les traversent, donnant prise, les siècles passant,
aux énormes racines qui les enlacent jusqu'à faire éclater
murs et sculptures. On reste interdit devant une telle puissance tellurique.
Mais, inversant le sens des métaphores, n'est-il pas légitime
de se demander s'il ne s'agit pas d'autant d'actes d'amour, les racines
hissant les temples jusqu'aux frondaisons, comme si le cataclysme visible
était l'expression de l'union cachée des pierres se métamorphosant
en arbres, de la végétation se métamorphosant en architecture.
Ainsi s'harmonisent la fureur des combats et la sérénités
des dieux, ainsi la turbulence aspire à l'ordre, l'immanence et
la transcendance en quête d'une tierce unité toujours voilée,
mais combien sensible. Prodigieuse étreinte des éléments,
sans figure ni témoin. N'était, ici et là, le sourire
des petites filles qui vous offrent des flûtes, comme si la création
pouvait renaître d'une seule note de musique issue des lèvres
des futures mères qu'elles sont.
René Berger - Chevilly, 11 mai 1997, fête des mères.