Représentations de la nuit ou la naissance du clair-obscur
Caravage est l'inventeur du clair-obscur, en tant qu'agent principal du drame que l'artiste pose sur la toile. D'autres peintres italiens ont tenté, avant lui, de représenter la nuit.
- Giotto à Assise
La première représentation en date est signée par Giotto. Dans le cycle de l'histoire de saint François d'Assise, une peinture de la nuit frappe le visiteur de la basilique: Le Rêve d'Innocent III Le pape rêve et voit apparaître saint François soutenant l'Eglise fléchissante. Comment Giotto représente-t-il la nuit? Il nous montre le pape étendu sur le lit de sa chambre à coucher, laquelle est ouverte telle une scène de théâtre. La scène est traitée dans une lumière diurne. Il y a une convention de la part de l'artiste post-médiéval: seule la représentation du pape endormi nous dit qu'il fait nuit. - Piero della Francesca à Arezzo
Quelque temps plus tard, arrive la grande Renaissance et avec elle, la recherche de la vraisemblance. Piero della Francesca à Arezzo, dans les fresques admirables sur le thème de la «Légende de la Croix», en tente une représentation. Songe de Constantin. Le sujet est le même. Le peintre s'est contenté pour représenter, symboliser la nuit, de traiter la scène en camaïeu de gris. Monochromie qui évoque une lumière autre que la lumière diurne de Giotto. Nous ne sommes pas du tout dans l'effet lumière-ténèbre qui devrait baigner cette scène. Elle reste conventionnelle. - Le Tintoret à Venise
Les représentations de la nuit se multiplient dans ce courant étonnant qui suit le grand siècle de la Renaissance, le maniérisme. Les thèmes abordés par cette école sont toujours savants, recherchés, érudits. Par là même, les décors, les atmosphères, les moments singuliers sont du choix des artistes. LeTintoret peint L'Adoration des Roi Mages scan de nuit. Scène ouverte. Nous voyons la Sainte Famille, les rois mages et les assistants habituels d'une adoration, baignés et révélés par une lumière déjà tranchée qui provient d'une toute petite veilleuse accrochée à quelques mètres au-dessus de la scène. Une recherche d'une approche de la réalité, des données de la nature, de la lumière, mais sans qu'elle puisse s'abstraire des conventions médiévales. - Jacopo Zucchi
Les historiens d'art sont d'accord sur ce fait: c'est à Jacopo Zucchi que l'on doit la première représentation de la nuit. Dans Le Songe de Psyché, on voit une tentative, très timide encore, de trancher ombre et lumière sur les corps de Psyché et de l'Amour, de manière à représenter la nuit de façon cohérente.
Dans les représentations traditionnelles, Jean-Baptiste est représenté comme un adolescent, accompagné d'un agneau, préfiguration de la Passion du Christ. Nous sommes loin des représentations de la peinture florentine ou romaine de la Grande Renaissance où Baptiste devenait un éphèbe à la manière grecque. Là, nous avons un jeune homme de type italien du 17 ème siècle, à la chair blafarde, traité sans aucune complaisance, sans rien de cet idéalisme que les générations précédentes avaient imposé aux arts plastiques, notamment au langage pictural. Baptiste se présente de façon réaliste, mot clef du destin de Caravage.
Ce qui frappe le plus dans cette toile, c'est la répartition de la lumière. L'arrière-scène est plongée dans une obscurité totale. A aucun moment le décor n'est apparent. Ni objets familier, ni paysage, ni grotte ne le posent dans un lieu précis. On a l'impression qu'une toile de fond a été tendue derrière lui. Cette toile de fond est la nuit. Dans cette nuit marron foncé, presque noire, se détachent violemment, agressés par la lumière, l'épaule, la jambe, le profil de l'adolescent ainsi que le corps de l'agneau. Le terme technique pour cette peinture à effets de lumière, est le «clair-obscur».
Caravage est l'inventeur du «clair-obscur» utilisé en tant qu'agent principal du drame que l'artiste pose sur la toile.
Caravage, le prince de la Nuit
Il est le peintre de l'obscurité et de la lumière mais jamais mécaniquement. L'effet qu'il recherche n'est pas un effet nouveau pour l'effet nouveau. Il invente un langage nouveau. Cette recherche n'est pas une recherche naturaliste. C'est une recherche mystique. Il est dégoûté des épiphanies, des images de saintes que le maniérisme avait multipliées par centaines, dégoûté des ascensions de la Vierge entourée d'anges et de nuées roses.
Caravage est un mystique, un croyant d'une foi profonde et viscérale. Il donne à la volonté divine une autre mission, un autre instrument. L'instrument de la volonté de Dieu est la lumière. Il n'y a pas de lumière sans ombre, ni d'ombre sans lumière. Il extirpe l'homme de l'ombre pour l'amener à la lumière qui trace son message dans la nuit. Il ne peut pas être un peintre réaliste même si la réalité, les modèles, ressemblent à l'homme de la rue. Sa recherche est une recherche surnaturelle, spirituelle. Ce qui donne vie à ces êtres anonymes, c'est le doigt de Dieu représenté par le rai de lumière qui frappe l'être élu.
Le jeu de l'ombre et de la lumière devient l'agent dynamique essentiel de la composition, en ce qu'il en orchestre l'action. Le corps humain perd donc ici le rôle fondamental que lui avait confié la grande Renaissance. Caravage utilise la lumière comme un signifiant. Elle dessine la réalité, la souligne et l'exalte, servant essentiellement à lier le dialogue des personnages, le dialogue des regards. Elle définit le rapport entre les personnages. Il recherche une lumière qui, née de nulle part, est une révélation d'origine divine. La peinture de cet homme-là n'est plus une peinture de genre, une peinture de clair-obscur mais une des peintures des plus mystiques qui soient. Cette lumière d'origine divine dessine la réalité et aide à la compréhension de cette même réalité. Il est impossible de la situer logiquement, de manière réaliste. La critique le lui a reproché en disant: «Il ne sait pas observer le réel». Pour Caravage, elle ne peut avoir cette fonction car elle crée le miracle. Elle est le doigt de Dieu.
