Vocation de saint Matthieu
Les yeux de Matthieu respirent la lumière des yeux du Christ.
Un jour, Matthieu, attendant le bateau, compte son gain. Nous nous trouvons dans une chambre d'auberge à l'atmosphère sulfureuse, avec comme seul décor, une table sur laquelle sont posées des pièces de monnaie qu'un jeune homme compte. A côté, un usurier vérifie. Deux jeunes gens richement vêtus se retournent distraitement lorsque deux personnages entrent. Un bras se tend vers Matthieu et l'on entend : «Tu es Matthieu, Matthieu tu me suivras.» Cette main est reprise par une autre main, celle de Matthieu. Deux mains. L'une pour désigner, l'autre pour répondre à la désignation. C'est tout. Le miracle de ce tableau, c'est qu'il est en train de se passer quelque chose. Le Christ vient d'entrer et désigne Matthieu. La lumière précède, suit et accompagne le bras du Christ. Ils se sont compris. Un miracle n'est pas évident. Caravage l'a voulu non évident. Le premier personnage entré, saint Pierre, cache le Christ, les deux jeunes gens cachent Matthieu et pourtant, c'est bien ce regard-là qui est désigné par cette main-là. Voilà le miracle du clair-obscur. Voilà le miracle Caravage. Personne n'a pu comprendre que le Christ entrait. Le Christ n'est pas entré avec des joueurs de tubas. Il est entré dans une réalité et dans un quotidien qui ont continué. Le visage de Matthieu est transfiguré, beau, l'oeil lumineux, avec presque un sourire. Il se sent véritablement désigné. Le Christ nous le cherchons dans la composition. Lorsque l'on isole son visage, on est frappé par la ferveur, la sacralité et en même temps l'humanité qui s'en dégage. Nous avons là l'une des têtes de Christ les plus frappantes d'évocation de ferveur et de grandeur que la peinture occidentale ait jamais connue. Il y a quelque chose de miraculeux dans la bonté, l'ouverture et la lumière de ce regard. Il est curieux de penser que l'homme dont on a dit qu'il était le plus débauché de son siècle a été celui qui a su peindre le mieux la vérité de l'humanité, de la générosité du Christ. Caravage se hisse au niveau des grands mystiques par cette faculté qu'il a de comprendre le Christ. Personne n'avait peint, si fidèlement aux Ecritures, la vocation de Matthieu. Bien entendu, des personnages semblent faire barrière à cette révélation. Ils ne font pas partie du mystère. Le jeune homme du premier plan se retourne, il a entendu du bruit. Son compagnon regarde les nouveaux arrivants avec une vacuité de prunelle étonnante . Les regards des jeunes gens aux riches vêtements occultent les vrais regards de Matthieu et du Christ. Les yeux de Matthieu respirent la lumière des yeux du Christ.





