Les portraits du Fayoum
Aborder les portraits du Fayoum, ce n'est pas seulement découvrir
un art mal connu, c'est aussi faire une expérience dont on sort difficilement
indemne. Le portrait généralement rassure, soit qu'il emprunte
des traits suffisamment distincts pour qu'on l'identifie aussitôt, soit qu'il
propose une ressemblance secréte qui le rend aussitôt familier. Combien
différent notre contact avec les portraits antiques! A peine s'ils
tolèrent le tête-à-tête: le premier regard jeté sur eux, nous voilà à la fois
requis par leur singularité, et par ce qu'il faut bien appeler le piège de la
transparence. Trouble auquel nul n'échappe.
Est-il excessif de dire que ces êtres défunts ont délégué à leurs
simulacres un pouvoir hypnotique, comme si, la vie disparue, se manifestait
à travers la mince pellicule de la peinture une sorte d'appel, parfois
de sommation, qui nous invite, qui nous oblige à la fois à voir et à
nous voir ?
Le Fayoum se situe au carrefour des grands axes du monde antique.
Egypte
Pendant plus de trois mille ans, l'Egypte a donné à l'homme ce regard
qui traverse la mort pour s'élever jusqu'à la lumière infrangible d'Osiris.
Chéphren, Aménophis, Ramsès, mais aussi bien le laboureur, le
boucher, le bouvier ou le moissonneur s'abreuvent aux sources mêmes
de l'éternité. Sculptures, peintures, à l'instar de l'architecture, sont
hiéroglyphes, signes sacrés: ils ont le pouvoir de suspendre le temps, ou
plus exactement de le porter à un point d'incandescence que renouvelle
sans cesse la puissance de la flamme, tel le soleil, intact dans
l'accomplissement de sa course.
Rome
Tout cela, Rome l'ébranle aux pas de ses légionnaires, qu'avaient
précédés les hoplites grecs. Les armées impériales projettent sur le
monde leurs ombres gigantesques qui inaugurent un autre temps, celui
de l'histoire. Triomphes, défaites, victoires, vicissitudes, sont plus que
des événements, ils deviennent la trame d'une civilisation qui délaisse
l'éternité pour la conquérir par les armes. Les saisons s'aiguisent aux
heurts des glaives; les heures s'inscrivent au sol avec du sang. Entre le
corps impérissable de l'Egyptien et la chair vulnérable du Romain, le
portrait du Fayoum commet un double aveu: la nostalgie d'un monde
qui ignorait la séparation de la vie et de la mort, l'avènement d'un autre
monde qui, en dépit du fracas des batailles et de la clameur des dieux,
sait que l'histoire compte ses jours, et qu'à jours comptés répond l'irrévocable
figure du destin. Les dieux traversent encore ces portraits, mais
ils ne sont plus que vision crépusculaire, tandis que s'amorce déjà, dans
leurs prunelles agrandies, non pas tant l'espérance chrétienne que la
stupeur qu'annonce Celui qui vaincra l'histoire par la Rédemption.
L'icône byzantine
L'icône byzantine est toute proche, qui exalte la vie éternelle à travers
l'immensité du regard, comme est proche aussi le Christ Pantocrator
dont les yeux embrassent l'univers. Il s'agit moins de filiations ou
d'influences que d'analogies en profondeur. Les traits que dépeignent
les portraits du Fayoum attestent la personne du défunt, mais la
manière de les traiter amorce une transcendance ouverte, sinon propice,
à l'Incarnation. Ce que l'art byzantin accomplira par le truchement
de ses ors incorruptibles.
Le Sphinx
Mais il est une autre question qui reste posée. A partir de Rome,
plus tard, de la Renaissance, le portrait occidental est lié à l'existence
d'ici-bas; il s'empare du statut social, il se déploie dans la pompe du
pouvoir; il s'associe aux signes de la richesse et de la prospérité, tout en
subissant aussi les vicissitudes de l'âge, de la maladie. Ainsi se déroule
le film de notre existence mondaine que somment les portraits des
grands- François Ier, Henri VIII, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon -
nobles et bourgeois s'efforçant à leur tour de leur ressembler.
En face de cette célébration de l'existence terrestre, les portraits du
Fayoum, liés, comme l'art égyptien, à la mort, aux rites funéraires,
demeurent une énigme. Alors que le Sphinx nous interroge sur notre
condition, les portraits du Fayoum posent, dans toute son acuité, la
problématique de notre identité. Leur étrange pouvoir, ce qu'il faut bien
appeler leur actualité, revient peut-être à nous faire prendre conscience
que notre effigie échappe à l'opposition des concepts de la vie et de la
mort, comme elle échappe à la distinction du signe et du symbole. De
fait, rompant avec nos catégories, ils nous montrent comment, toute distance
abolie, l'effigie devient coincidence. Par-delà fonctions, croyances
et significations, le portrait exorcise doublement le temps pour nous
restituer au flux de l'ambivalence, à ce qui ne prend jamais fin, tout en
étant toujours menacé de finir.