La semaine dernière, nous avions laissé la France sous le règne de Charles VII qui n'était encore que le Gentil Dauphin et nous allons la retrouver aujourd'hui, 45 ans plus tard, sous Louis XI, son fils. Mais pour comprendre le règne de ce fils, il faut parler des mutations de la fin du règne de Charles VII. Après avoir été le Pusillanime et, sous l'égide de Jeanne d'Arc, le Dauphin puis le Gentil Dauphin, il a mérité au cours de son règne l'épithète de Victorieux qu'il a gardée dans les livres d'histoire d'aujourd'hui. Il est mort le 22 juillet 1461, avant que Botticelli ne peigne la Force, après avoir accompli un certain nombre de choses extrêmement importantes : grâce à Jeanne d'Arc, les Anglais ont été boutés hors de France et Charles n'a plus eu qu'à recréer le domaine royal français. Et il s'y est consacré pendant les 25 ans de son règne effectif.
La première des choses consistera à assainir le domaine royal, à assainir ces propriétés, ces fiefs qui ne savent plus s'ils sont anglais ou français. Deuxièmement : reprendre l'une après l'autre toutes les places où il y a encore des Anglais, souvent avec la complicité des barons français. Ces places seront toutes reprises sauf une : celle de Calais qui deviendra célèbre quelque temps plus tard par ses bourgeois. La troisième chose importante que l'on doit à Charles VII est d'avoir reconstitué son armée qui n'existait plus. La grande croisade de Jeanne d'Arc et toutes les croisades parallèles qui ont bouté les Anglais hors de France ont coûté très cher et il n'y a quasiment plus d'armée. On nous a dit dans nos leçons d'histoire que pour la première fois dans l'histoire militaire de l'Occident, Charles VII a obligé des nobles à être fantassins, c'est-à-dire à ne plus avoir ce statut de chevaliers qui était le leur, et cela va dresser contre lui une grande partie de la baronnie française. Mais il reconstitue une armée solide avec un certain nombre de barons qui lui sont fidèles et qui sont enthousiastes à l'idée d'une France qui reprend pied. La quatrième chose dans laquelle le roi se lance courageusement est d'assainir les finances, de rétablir la taille et la gabelle et de trouver quelqu'un qui l'aide. Charles VII aura une chance fabuleuse car il trouvera l'homme d'argent par excellence : le fameux Jacques Coeur qui sera son argentier et l'un des personnages les plus palpitants de toute l'histoire de ce qu'on appelle encore le Moyen Age. Homme de génie, il va assainir la situation financière française profitant - et c'est tellement normal - d'assainir la sienne propre. Rappelons son slogan, celui de son blason : "A vaillant coeur, rien d'impossible". Et il faut dire que ses comptes ont été aussi vaillamment défendus que ceux de la France, ce qui lui coûtera fort cher beaucoup plus tard.
Tout cela est très beau, l'armée, les impôts, le peuple, le territoire, mais il y a eu aussi quelques problèmes. La noblesse était totalement opposée à cet étrange démocratisme du roi et elle s'est soulevée contre lui. Cette rébellion larvée de la noblesse a gardé un nom dans l'histoire : la Praguerie. Charles VII la décapitera sans pitié, même en apprenant que son propre fils, le Dauphin, est quasiment à la tête de cette révolte, derrière les plus bruyants des insurgés. Ce Dauphin est le futur Louis XI que l'on va voir apparaître bientôt. Il y a ensuite l'Eglise : le Pape a profité de ce que les Anglais étaient là, et la situation catastrophique, pour s'ingérer dans les affaires de sa fille bien-aimée, la France, et y prendre une place de plus en plus envahissante. Charles VII réagira avec une extraordinaire violence, le 7 juillet 1438, dans la cathédrale de Bourges où il signe la Pragmatique Sanction qui est un édit à son nom : "Moi, roi de France, j'interdis au successeur de Pierre, c'est-à-dire au pape, de s'ingérer dans la nomination des évêques et, de façon plus large, dans les affaires de l'Eglise française". C'est la première fois qu'un tel texte était promulgué, ce qui a failli coûter à Charles VII son excommunication, mais il était sur une telle lancée de gloire et son aura était si grande en Europe que le pape a préféré reculer. Et la Pragmatique Sanction est restée effective depuis 1438. C'est beaucoup pour un seul homme et, en plus, il a eu encore le temps de faire un grand nombre d'enfants à sa femme, onze pour être précis, et quatre à sa favorite. Il faut citer cette favorite car c'est la première favorite de l'histoire de France, la fameuse Agnès Sorel, celle qu'on appelle la Dame de Beauté en oubliant qu'il ne s'agit pas de sa beauté mais du Château de Beauté-sur-Marne qui lui avait été offert par le roi. C'est une des femmes par lesquelles le raffinement italien est entré le plus effectivement à la cour de France.
Charles VII est mort et Louis XI lui a succédé. C'est important d'avoir tant parlé de Charles VII parce que Louis XI va véritablement profiter du climat d'assainissement total que son père a non seulement entrepris mais achevé : Louis XI hérite d'une France saine, ce qui est énorme. Louis XI aura aussi à mater des révoltes, dont celles de ses propres complices de la Praguerie. Quand on devient un peu révolutionnaire, conjuré, ataviquement on continue, même si son cousin s'est fait supprimer son château, a été défait de ses biens et a été exilé, ce qui était arrivé à nombre de nobles sous Charles VII. On se dit que soi-même on réussira peut-être.
Les nobles continuent à ourdir leurs noirs dessins sous le règne de Louis XI et ce sont les mêmes noms que ceux de ses complices de la Praguerie, ce sont leurs neveux qui ont pris la place. Mais Louis XI sait comment sont organisées ces révoltes larvées, il sait comment les mater et il tapera très fort. Se sentant bien chez lui, bien en France, il se tourne vers cet ennemi de la France, allié et ennemi ataviquement en alternance, qu'est la Bourgogne. Philippe le Bon est mort et son fils a pris sa place. Il a 37 ans, dix ans de moins que Louis XI. Louis XI est laid, le Duc de Bourgogne est beau comme un dieu : c'est Charles le Téméraire. Louis XI déteste le Duc de Bourgogne, la Bourgogne, la richesse et l'influence de la Bourgogne, et il lutte tant qu'il peut pour essayer de saper l'autorité bourguignonne. Il a une idée absolument géniale : il pousse à la révolte les villes propriétés de la Bourgogne sur Liège et Gand et cela marche. Charles le Téméraire un peu affolé le convoque pour parler du sort de la France et de la Bourgogne. Louis XI se rue à Péronne, sûr de trouver un Charles le Téméraire abattu, mais ce sera l'emprisonnement de Péronne où le roi Louis XI sera prisonnier du Duc de Bourgogne jusqu'au moment où il signera tout ce qui est nécessaire à Charles pour continuer à être la figure primautaire de l'Occident.
Lorsque Botticelli peint la Force, Louis XI est presque un grand roi mais il vient de perdre une quantité formidable de ses atouts par l'imprudence de l'entrevue de Péronne. En 1470, il est tout juste sorti de Péronne et il continue à frôler les murs avec un teint plus gris que jamais parce qu'il s'en remet mal et, pour se venger, tous ceux qui pourraient avoir, d'une façon ou d'une autre, approché le Téméraire pendant son incarcération involontaire sont mis en prison, dont le cardinal de la Balue qui inaugurera les prisons inventées par Louis XI, prisons raffinées que l'on appelle les "fillettes".
Voilà pour la France dont on peut dire qu'elle est peut-être plus saine qu'elle ne l'était 45 ans auparavant, mais qu'elle devrait l'être bien plus. Louis XI doit apprendre à "se faire les dents" : il les a eues trop longues et trop rapides, et Charles le Téméraire l'a pris de vitesse avec ce fameux coup de l'entrevue de Péronne.