FONDATION JACQUES-EDOUARD BERGER: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde


La Nativité mystique

C'est la dernière oeuvre religieuse que nous verrons ce soir, la plus étrange dans laquelle Botticelli traitera des mystères christiques. C'est toujours le même sujet qu'avant, c'est toujours une nativité. Ce chef-d'oeuvre est une des oeuvres les plus importantes que nous ayons vues jusqu'à présent. Elle est à la National Gallery de Londres où elle a été admirablement étudiée. Elle se révèle surtout par deux étrangetés. C'est d'une part la seule oeuvre de Botticelli qui soit signée et datée, la seule de toute sa production. En haut, dans cinq lignes de texte, il est écrit en langue grecque "Moi, Alessandro Botticelli, en cette fin de l'année 1501, j'ai...", donc signature et date. 1501 est près de sa mort et si elle est signée et datée, c'est pour bien marquer la chose. D'autre part, c'est la plus étrange Nativité que l'on puisse imaginer : il y a bien la crèche, l'âne, le boeuf, la Vierge, Joseph, l'Enfant, mais pour le reste on est complètement perdu. Il n'y a ni bergers, ni mages, une kyrielle d'anges partout, sur le toit, dans le ciel, par terre, et des gens dont on ne sait pas très bien ce qu'ils sont, ni ce qu'ils font ici.

L'étude de cette oeuvre qui a passé longtemps pour excentrique a apporté une révélation. Botticelli a vécu sa maturité exactement à l'époque du plus grand prédicateur peut-être de tout le siècle : Savonarole. Il faut se souvenir qu'à la fameuse homélie du Carême de l'année 1499, quelques jours avant que Botticelli ne prenne en main ce tableau-ci, Savonarole avait dit aux Florentins : "Repentez-vous de ce que vous avez fait, repentez-vous de vos péchés, éloignez-vous du démon, laissez-vous gagner par les anges seuls capables de vous amener jusqu'au Sauveur". C'est le canevas car il y avait, comme toujours chez Savonarole, toute une quantité de symboles plus explicites et plus architectoniques encore. Et plus on a regardé cette homélie de Savonarole et l'oeuvre, plus on s'est rendu compte que l'oeuvre en est, en quelque sorte, l'illustration. La ronde des douze anges correspondant aux douze heures du jour et aux douze mois de l'année, c'est dans Savonarole qu'il faut la trouver. La présence des anges qui représentent la foi, l'espérance et la charité en robes blanche, rouge et verte, c'est dans Savonarole qu'il y en a le libellé. Les anges, les mêmes, en vert, rouge et blanc qui viennent sauver les humains et les tirer des limbes, c'est dans Savonarole toujours. Les démons chassés, et nous en voyons ici et là, c'est dans Savonarole encore. Tout simplement nous nous rendons compte qu'après une période d'un christianisme très esthétique, celui des premières Vierges, des premiers tondi, et même ce christianisme très social peut-on dire des grandes adorations, il y a eu tout à coup un évènement dans la carrière de Botticelli : la découverte de Savonarole. Et l'oeuvre la plus inspirée de Botticelli est cette Nativité mystique, la dernière oeuvre de ce premier tronc que nous voulions vous présenter ce soir. Nous aurons d'ailleurs l'occasion, après avoir admiré les oeuvres païennes, de voir si le "savonarolisme" a été très important ou épisodiquement important pour Botticelli, s'il explique ou non l'entier de l'oeuvre.

Détails : des anges couronnent de lauriers parce qu'ils ont écouté Savonarole, poussés par les trois anges rouge, vert et bleu vers la Nativité, c'est le groupe de droite. Au centre, étonnante accolade de cet ange et de ce gentil qui s'écartent l'un de l'autre pour que l'on voie bien le diable en train d'essayer de s'enfiler sous une dalle. Magnifique double mouvement presque en arc de triomphe qui marque le pas axial de cette composition.