FONDATION JACQUES-EDOUARD BERGER: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde

Les oeuvres chrétiennes

Nous les verrons dans un ordre chronologique. Au début cela a été dur : Botticelli est l'enfant chéri des dieux, les Tornabuoni viennent chez lui, les Rucellai aussi, les Médicis ne tarderont pas à prendre le même chemin, c'est vrai. Mais le grand problème - et c'est le grand problème de tous les jeunes peintres - c'est qu'on demande à Sandro Botticelli, si jeune encore, de faire des choses aussi belles que son feu maître, donc du faux Filippo Lippi. Souvenons-nous qu'il a été formé par le peintre des madones par excellence, que Filippo Lippi a peint les plus belles madones du monde. Mais on n'a plus Filippo Lippi, alors on a Sandro Botticelli qui n'a qu'à continuer...

I-Madone

Au départ il sera obligé de faire de véritables pastiches des oeuvres de son maître, ce qui se voit très bien avec un modelé un peu porcelainé du visage de la Vierge, avec le côté un petit peu amidonné de l'Enfant Jésus, la délicatesse de ces roses et de ces bleus mélangés où il y a toute la suavité de maître Lippi.

II-Petite Madone au donateur

Au fur et à mesure que le temps passe, mais très vite, on voit Botticelli se dégager complètement de qu'on lui demande, l'imitation et la continuation de son maître, pour prendre vraiment un langage propre. Le modelé devient plus sec au bon sens du terme, sans la rondeur séduisante et un peu appauvrissante, beaucoup plus graphique. Les lignes sont plus délimitées et l'espace plastique, c'est-à-dire cette belle tribune avec ce paysage derrière, devient extrêmement intéressant. Le donateur est représenté ici : Giovanni, un des fils de la famille Rucellai.

III-Vierge à la mer ou au bateau

Plus tard, on arrive à des oeuvres encore plus austères et nous verrons au terme de cette conférence que Botticelli est un peintre de l'austérité. Simple Vierge avec un simple enfant sur un simple rideau donnant sur la mer. C'est une des madones les plus vénitiennes de Botticelli. On remarque que c'est un type de mise en page que, presque à la même époque, les Bellini vont beaucoup utiliser. On se demande si, pour se dégager de ce moule Lippi dans lequel on veut l'emprisonner, Botticelli ne regarde pas un peu du côté de la peinture vénitienne comme pour se démarquer d'un passé qui commence à peser lourd. Celle-ci est la plus jolie des trois et se trouve à l'Académie de Florence. En 1993, on a pu établir que cette Vierge à la mer est le volet de droite d'un petit diptyque de voyage dont le portrait du donateur constitue le volet de gauche. Au Musée Capodimonte de Naples, on a un très beau portrait de Niccolo Rucellai par Botticelli, avec en fond un balcon et la mer à l'infini. Le hasard a voulu qu'on rapproche une fois les deux photos : c'est le même balcon, la même colonne, la même mer, les mêmes montagnes. On a pu enfin reconstituer ce diptyque dont une moitié est à Florence et l'autre à Naples et qui date de la grande libération de Botticelli.
 
Les Florentins qui commanderont ces madones deviendront de plus en plus brillants, ils auront de plus en plus de pouvoir. Ils demanderont donc des choses de plus en plus extraordinaires, toujours plus grandes, toujours plus belles. Ces jeunes artistes étaient pressés, chaque oeuvre devait être plus magnifique que la précédente. On verra les programmes augmenter, toujours la Vierge à l'Enfant, les personnages se multiplier et occuper parfaitement ce format très à la mode de la Florence de la deuxième moitié du Quatrocento, la forme ronde, le tondo. Voici l'un des premiers :

IV-Tondo aux huit anges

V-Tondo du Magnificat

Richement encadré, il a appartenu à la famille Pitti. On voit la Vierge écrivant le Magnificat comme sous la dictée de l'Enfant Jésus et sous la surveillance des anges.
 
Mais un jour Botticelli dira : "assez de Vierges!", on peut du moins l'imaginer. C'est très curieux car la Vierge du Magnificat est la dernière d'une très longue série qui a marqué toute l'étape préparatoire. On peut penser que Botticelli se sent maintenant les moyens de naître véritablement et les moyens d'être en même temps. Il abandonnera donc cet exercice de style qu'est pour lui la Vierge à l'Enfant et n'y reviendra que beaucoup plus tard et d'une tout autre façon : il se consacrera à un nouveau sujet qui est au fond la Vierge à l'Enfant "enrichie", c'est-à-dire l'Adoration des Mages. Il y vient avec beaucoup de méthode et cette nouvelle série d'oeuvres sera monomaniaquement sur le sujet de l'Adoration des Mages. Mardi dernier, nous avions vu que l'Adoration des Mages est un magnifique sujet pour les Florentins qui sont riches, prospères et possèdent ce qu'il y a de plus beau sur la planète : les mages sont comme leur reflet. Peindre luxueusement le cortège des mages, c'est rendre hommage aux familles régnantes. Lorsque Benozzo Gozzoli peindra son fameux Cortège des Rois Mages, il rendra hommage aux Médicis.

VI-Adoration des Mages

Botticelli va peindre toute une série d'Adoration des Mages avec des personnages de plus en plus pressés les uns contre les autres, des costumes de plus en plus extraordinaires, des couleurs toujours très tempétueuses. Cette très longue Adoration des Mages a certainement été un devant de coffre.

VII-Adoration des Mages

Sous forme de tondo, elle est superbe. La Vierge est au centre de la composition avec l'Enfant et tous les personnages s'agencent autour d'elle comme une sorte de ballet de cour, on peut presque le dire, avec des points de fuite de perspective d'une extraordinaire hardiesse dans cet ensemble, dominé par une étude architecturale qui est l'une des plus souveraines que Botticelli ait jamais entreprise. Le tumulte des personnages dans la partie inférieure, cette espèce de chaos de couleurs et de lignes, est exorcisé par la rigueur de cette architecture austère, sévère, désolée ou presque qui marque le haut de cette Adoration. Admirons le détail de la tête d'un cheval effrayé par un petit singe accroché à l'un des figurants. Nous retrouvons maintenant beaucoup de détails exotiques que nous avions déjà vus apparaître dans l'oeuvre de Gentile da Fabriano dans les années 1420.

VIII-Adoration des Mages

Elle a été peinte pour les Médicis. Pour la première fois, de façon absolue, ce sont les Médicis qui ont "posé" en tant que mages : ils n'ont pas pris place en costume, mais ce sont leurs visages que Botticelli a empruntés pour créer cette représentation. Cosme et ses fils Pierre et Jean représentent les Rois Mages, avec Julien et Laurent en princes. Le tout dans une composition qui ne vise plus au cercle parfait comme la précédente, mais au triangle parfait dont le visage de la Vierge se trouve au faîte. C'est composé exactement comme le fronton d'un temple antique. Cette espèce de solennité mais en même temps cette sorte de cette sérénité en font l'un des très grands chefs-d'oeuvre de la première manière de Botticelli. Il faut se rendre compte que Botticelli, à ce point de son métier, n'utilise plus les couleurs franches du début de sa carrière et de la plupart des peintres de son époque, mais il s'amuse à les moirer, à les muter de façon à passer d'un gris à un bleu et de nouveau au gris pour mieux repasser au bleu comme, en particulier, sur les manches du vêtement de Laurent. C'est donc une peinture d'une virtuosité tout à fait étourdissante. Et pour la première fois, Botticelli s'est inclus dans le coin de cette Adoration des Mages : le personnage à l'extrême droite, le jeune homme blond est Sandro Botticelli. Cette fameuse Adoration dite Médicis représente un tournant important dans sa carrière et il regarde ses spectateurs depuis 1478, date donc de cette Adoration des Mages.
Nous sommes presque au bout des oeuvres religieuses, mais il faut remarquer deux ou trois choses importantes. Voyons l'oeuvre suivante : c'est le fameux

IX-Retable de Saint Barnabé

Une commande magnifique de la plus riche des confréries de Florence, celle des médecins et apothicaires, pour leur église consacrée à leur saint, Barnabé, protecteur de la médecine. Dans cette confrérie, il y a tous les parrainages possibles et imaginables, tous les noms de Florence sont là, c'est donc une commande très importante. Botticelli a accepté de peindre cet étrange tableau qui, comme nous l'avons déjà vu, est composé d'un véritable fronton de temple grec nous montrant la Vierge à l'Enfant entourée de saints. La composition est surprenante car elle est d'un immobilisme et d'un hiératisme absolument total : on dirait huit statues posées les unes à côté des autres. Ce qui donne toute sa mobilité à l'ensemble est la présence des anges superbes écartant les rideaux du dais de la Vierge et révélant tous les personnages aux fidèles. Remarquons aussi la beauté de la confrontation des couleurs, le vert très bouteille du vêtement de Sainte Catherine à gauche contre le vert de Saint Augustin beaucoup plus affirmé, et les deux verts servent de contrepoint au bleu royal du manteau de la Vierge. Déjà là Botticelli montre ce sens aventureux de la couleur qu'il va développer. Une des figures va rester célèbre dans ce retable : l'image de Saint Jean-Baptiste dans laquelle on a longtemps voulu voir aussi un autoportrait de Botticelli, mais qui demeure surtout un visage bouleversant par le caractère voyant du regard que Botticelli lui a donné.

 

X-La Nativité mystique

C'est la dernière oeuvre religieuse que nous verrons ce soir, la plus étrange dans laquelle Botticelli traitera des mystères christiques. C'est toujours le même sujet qu'avant, c'est toujours une nativité. Ce chef-d'oeuvre est une des oeuvres les plus importantes que nous ayons vues jusqu'à présent. Elle est à la National Gallery de Londres où elle a été admirablement étudiée. Elle se révèle surtout par deux étrangetés. C'est d'une part la seule oeuvre de Botticelli qui soit signée et datée, la seule de toute sa production. En haut, dans cinq lignes de texte, il est écrit en langue grecque "Moi, Alessandro Botticelli, en cette fin de l'année 1501, j'ai...", donc signature et date. 1501 est près de sa mort et si elle est signée et datée, c'est pour bien marquer la chose. D'autre part, c'est la plus étrange Nativité que l'on puisse imaginer : il y a bien la crèche, l'âne, le boeuf, la Vierge, Joseph, l'Enfant, mais pour le reste on est complètement perdu. Il n'y a ni bergers, ni mages, une kyrielle d'anges partout, sur le toit, dans le ciel, par terre, et des gens dont on ne sait pas très bien ce qu'ils sont, ni ce qu'ils font ici. L'étude de cette oeuvre qui a passé longtemps pour excentrique a apporté une révélation. Botticelli a vécu sa maturité exactement à l'époque du plus grand prédicateur peut-être de tout le siècle : Savonarole. Il faut se souvenir qu'à la fameuse homélie du Carême de l'année 1499, quelques jours avant que Botticelli ne prenne en main ce tableau-ci, Savonarole avait dit aux Florentins : "Repentez-vous de ce que vous avez fait, repentez-vous de vos péchés, éloignez-vous du démon, laissez-vous gagner par les anges seuls capables de vous amener jusqu'au Sauveur".
 
C'est le canevas car il y avait, comme toujours chez Savonarole, toute une quantité de symboles plus explicites et plus architectoniques encore. Et plus on a regardé cette homélie de Savonarole et l'oeuvre, plus on s'est rendu compte que l'oeuvre en est, en quelque sorte, l'illustration. La ronde des douze anges correspondant aux douze heures du jour et aux douze mois de l'année, c'est dans Savonarole qu'il faut la trouver. La présence des anges qui représentent la foi, l'espérance et la charité en robes blanche, rouge et verte, c'est dans Savonarole qu'il y en a le libellé. Les anges, les mêmes, en vert, rouge et blanc qui viennent sauver les humains et les tirer des limbes, c'est dans Savonarole toujours. Les démons chassés, et nous en voyons ici et là, c'est dans Savonarole encore. Tout simplement nous nous rendons compte qu'après une période d'un christianisme très esthétique, celui des premières Vierges, des premiers tondi, et même ce christianisme très social peut-on dire des grandes adorations, il y a eu tout à coup un évènement dans la carrière de Botticelli : la découverte de Savonarole. Et l'oeuvre la plus inspirée de Botticelli est cette Nativité mystique, la dernière oeuvre de ce premier tronc que nous voulions vous présenter ce soir. Nous aurons d'ailleurs l'occasion, après avoir admiré les oeuvres païennes, de voir si le "savonarolisme" a été très important ou épisodiquement important pour Botticelli, s'il explique ou non l'entier de l'oeuvre.
 
Détails : des anges couronnent de lauriers parce qu'ils ont écouté Savonarole, poussés par les trois anges rouge, vert et bleu vers la Nativité, c'est le groupe de droite. Au centre, étonnante accolade de cet ange et de ce gentil qui s'écartent l'un de l'autre pour que l'on voie bien le diable en train d'essayer de s'enfiler sous une dalle. Magnifique double mouvement presque en arc de triomphe qui marque le pas axial de cette composition.
 
Nous quittons maintenant ce monde chrétien pour passer aux peintures du monde païen, les plus célèbres peut-être.