Histoire de Nastagio degli Onesti
La dernière oeuvre païenne que nous verrons ce soir est une série de quatre tableaux superbes racontant une histoire extraordinaire, celle de Nastagio degli Onesti, tirée du Décaméron de Boccace, la neuvième nouvelle de la cinquième journée. Cette histoire est assez intéressante pour être racontée en deux mots. Ce sont quatre épisodes fondamentaux choisis par Botticelli à la demande de Laurent le Magnifique qui en faisait cadeau à son filleul pour son mariage. Et ces quatre tableaux devaient orner le lambris de leur salon d'honneur. Ensuite, ces tableaux se sont dispersés, trois sont à Madrid, le quatrième est dans une collection privée américaine. Trois tableaux sont bien connus et nous allons en voir des images, mais nous n'avons rien pour le quatrième car le collectionneur a toujours refusé de le laisser photographier.
Premier tableauL'histoire de ce personnage de Onesti est une histoire qui a l'air banale, mais elle est aussi terrifiante qu'une nouvelle de Hoffmann. C'est une nouvelle complètement romantique. Notre de Onesti est un jeune homme bien honnête et il se promène dans la forêt tout marri parce que sa fiancée a refusé de l'épouser. Fou de désespoir, il est allé se perdre dans la forêt où il entend un galop de cheval. Il voit une femme nue paraître devant lui, poursuivie par une meute de chiens, suivie par un chevalier en armure hurlant sauvagement et menaçant de son épée la jeune femme. Détails : de Onesti dans sa méditation au centre, à droite sous le coup de la surprise d'entendre cette chasse incroyable, et surtout la découverte du caractère incroyable de cette chasse. Cette femme complètement tirée vers la gauche parce qu'elle veut échapper à la morsure d'un chien et à l'épée du chevalier. On remarque à quel point c'est beau d'avoir laissé tout le reste du paysage dans une paix totale jusqu'à l'image assez fabuleuse du mouton paissant.
Deuxième tableau
C'est encore pire que ce qu'on pouvait attendre et l'horreur que le jeune homme montre le prouve bien. La femme finit par tomber, mordue par les chiens, touchée par l'épée. Alors le chevalier descend de son cheval, lui fend le dos et lui arrache le coeur qu'il donne à manger à ses chiens. C'est ce à quoi nous assistons : de Onesti est toujours là affolé, la femme dont le dos est fendu, le monsieur avec les mains fouillant son dos et les chiens qui mangent le coeur de la jeune fille. Ce serait simplement un fait divers atroce, mais à peine les chiens ont-ils fini le coeur, la jeune femme se redresse, se remet à courir, les chiens, le cheval se remettent à courir, notre de Onesti se rend compte qu'il assiste à une chasse fantôme qui est une malédiction. Jusqu'à la fin des temps, cette femme devra courir, cet homme devra la tuer, lui fendre le dos, lui arracher le coeur, le donner aux chiens pour repartir et repartir sans cesse. Il apprend tout ceci en rentrant. Pourquoi cette malédiction? Parce que lui l'adorait, elle s'est refusée à lui, ils ont été damnés et pour cette raison-là, il doit la tuer et lui voler le coeur jusqu'à la fin des temps. Botticelli nous montre la chose, on assiste à l'horrible carnage et la chasse est repartie. On voit la femme repartir dans l'autre sens, toujours avec les chiens et le cavalier à ses trousses. Détails: la jeune femme à qui on arrache le coeur, le groupe des chiens mangeant ce coeur et l'admirable figure du cheval à droite, le nouveau départ de la chasse qui part dans l'autre sens. Naturellement cette vision qui hante cette forêt donne à de Onesti une idée géniale : de Onesti invite à un pique-nique la famille de sa fiancée dans cette forêt...
Troisième tableauVoici le pique-nique, Ugolino est là, ce ne sont que des fantômes mais on assiste de nouveau à l'atroce meurtre de la jeune femme fantôme sous les traits et les coups d'épée de son amant fantôme. On voit l'horreur de tout ce monde affolé. C'est un des plus beaux détails : le dîner qui se renverse et le paysage qui reste d'un calme absolu, chose sublime.
Ces trois tableaux sont parmi les oeuvres les moins connues mais les plus belles de Botticelli. Elles sont au Prado à Madrid.
Le quatrième tableau manquant représente naturellement la dame disant gentiment : "puisque c'est ainsi je t'épouse" et on assistait au mariage de dona Lucrezia Bini et de notre Ugolino degli Onesti.
Nous avons vu maintenant ces deux mondes de Botticelli, le monde chrétien dans lequel s'affirme un génie de la peinture extraordinaire, mais aussi et surtout ce monde païen dans lequel on ne peut pas dire qu'il y ait un génie du paganisme, mais il y a un génie de philosophe et de "mythagogue" qui est extraordinaire. Nous avons pu voir que c'est dans ce monde même du mythe, de la parabole du mythe qu'est née cette génération de Pic de la Mirandole, de Marsile Ficin et de tous les grands humanistes de son temps, Botticelli a réussi à nous donner la plus grande leçon qui soit.