Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère
Nous reprenons ici la traduction et les commentaires du premier chapitre
L'Unique Trait de Pinceau
(le texte chinois) de ce Propos par Pierre Ryckmans. Ces commentaires comme l'indique son auteur présentent souvent un caractère assez général, intéressant l'ensemble des théories picturales chinoises, elles peuvent être abordées en dehors du contexte particulier de Shitao, comme autant de courtes monographies indépendantes; un double index (index des thèmes traités et des termes analysés) permettra éventuellement au lecteur de les consulter isolément au gré de son intérêt ou de ses besoins. Ces notes s'appuient sur un assez grand nombre de citations empruntées à des traités chinois d'esthétique, d'auteurs différents et de périodes variées.un ouvrage exclusivement philosophique ...
Le traité de Shitao est le fruit relativement tardif [1] Par sa forme et sa composition, le traité de Shitao se présente extérieurement comme un de ces manuels de peinture, divisés en chapitres analytiques. Mais à la lecture, il révèle aussitôt une double originalité essentielle qui ne trouve de répondant dans aucune branche de la littérature esthétique : il s'agit en effet d'un ouvrage exclusivement philosophique, dont la pensée est organisée en un système synthétique. La pensée philosophique est certes présente dans toutes les formes de la littérature picturale traditionnelle, et il n'est pas un propos de cette littérature, fût-ce dans l'ordre le plus concret et le plus technique, derrière lequel ne se puissent lire en filigrane ses postulats implicites. Mais pour ce qui est de son expression explicite, cette pensée n'apparaît guère que de manière occasionnelle et fragmentaire, tantôt dans l'introduction d'un ouvrage, tantôt dans tel chapitre particulier, le plus souvent dans l'éclair de quelques aphorismes épars.
pas fait mention d'un seul nom de peintre ...
Chez Shitao, au contraire, la réflexion philosophique constitue l'objet exclusif et systématique de son traité; dans ce court texte qui se situe délibérément, d'un bout à l'autre, sur un plan d'abstraction universelle, pas un propos qui ne soit essentiel; on n'y trouve, en effet, ni recettes pratiques, ni références historiques, ni citations (sauf celles des classiques de la philosophie), ni anecdotes, ni jugements critiques sur certaines oeuvres ou certains artistes (remarquons par exemple - chose exceptionnelle, surtout à son époque - que, dans tout le traité, il n'est pas fait mention d'un seul nom de peintre), et s'il aborde certains aspects des techniques et des formes, c'est uniquement pour y redécouvrir et vérifier la mise en oeuvre des principes philosophiques universels qu'il a posés dans ses prémisses, et pour montrer comment ces principes rendent compte de l'unité profonde du phénomène pictural jusque dans ses éléments les plus humbles et les plus variés.
Shitao fonde sa pensée hors du temps, au-delà des ceuvres et (les écoles ; il ne s'occupe ni des peintres ni des peintures, mais du Peintre et de la Peinture ou, plus exactement de l'Acte du Peintre.
Cette réflexion, de plus, est structurée sous la forme d'un système cohérent avec, pour clef de voûte, un concept original - «l'Unique Trait de Pinceau»- autour duquel s'organise tout le traité : les premiers chapitres posent et définissent la notion de «l'Unique Trait de Pinceau» - produit syncrétique de diverses notions empruntées aux courants fondamentaux de la philosophie chinoise et appliquées à la peinture. Ce concept se développe simultanément dans des directions diverses, représentant à la fois la mesure suprême de toute création de l'esprit et, en même temps, la notion la plus concrète et la plus élémentaire de la technique picturale ; il constitue le principe unitaire qui va permettre de rendre compte de tous les aspects de l'activité du peintre, à tous les niveaux : philosophique, éthique, plastique et technique(...)
une des expressions les plus hautes et les plus complètes de la pensée esthétique chinoise...
L'étude de ce traité qui, de l'aveu général des critiques chinois, représente une des expressions les plus hautes et les plus complètes de la pensée esthétique chinoise [5], offre pour nous un intérêt tout particulier : apparaissant presque au terme d'une longue tradition qui cristallise en lui ses richesses essentielles, ce texte d'une part nous donne l'occasion de passer en revue les notions les plus importantes de cette littérature esthétique, et d'autre part, il incarne de manière exemplaire l'attitude du peintre chinois, épurée jusqu'en ce qu'elle représente de plus universel, c'est-à-dire, la vision de l'homme agissant en communion avec l'Univers. En abordant ce court texte, nous ne pourrions nous contenter de le tirer à nous comme un échantillon d'une littérature spécialisée qu'il serait loisible d'isoler par l'analyse; au contraire c'est lui qui nous entraîne dans un monde dont les coordonnées fondamentales se trouvent en fait situées au-delà de la peinture et c'est (lire la richesse de ce traité, mais aussi son extrême difficulté [6]; aussi suis-je bien conscient (les faiblesses et du caractère incomplet de ce travail d'approche : en bien des endroits, par rapport à la richesse suggestive et polyvalente du texte original, ma traduction doit bien se réduire à l'appauvrissement de certaines options à sens unique ce que j'offre ici n'est pas la traduction des «Propos sur la Peinture» de Shitao, niais une des traductions possibles. Et si j'ai l'audace de livrer dès à présent un travail à bien des égards aussi approximatif, c'est parce que je sais que, pour l'essentiel, l'expérience et la méditation d'une vie entière ne sauraient suffire à le compléter.
contribution à la connaissance de l'esthétique chinoise..
Mais, tout insuffisant qu'il soit, j'espérerais que ce travail puisse apporter une contribution à la connaissance de l'esthétique chinoise, et même, que cette contribution puisse ne pas se limiter à une sphère d'études spécialisées : en effet, ce que la fréquentation de cette pensée peut apporter, me semble d'un ordre encore plus large que celui de la seule connaissance scientifique; en voyant ces derniers temps dans certaines réflexions et recherches d'esthéticiens et d'artistes contemporains, comme l'intuition de vérités semblables, il me semblait d'autant plus souhaitable de tenter maintenant d'offrir un accès - le plus rigoureux et le plus direct possible - à une pensée qui, toute éloignée de nous qu'elle puisse être dans l'espace, nous révèle cependant avec une singulière éloquence le secret d'une réconciliation avec l'Univers, que certains penseurs en Occident commencent précisément à redécouvrir aujourd'hui.