L'acte de collectionner a prêté à bien des analyses,
anthropologiques, historiques, économiques, psychanalytiques surtout.
Toutes ces études - qui trouvent leurs premières lettres de
noblesse dans les plaidoyers de Cicéron contre Verrès, ou
dans les commentaires de Pline à propos du goût cultivé
par les Romains pour les chefs-d'oeuvre de l'art grec - sont à la fois
éclairantes et insatisfaisantes. Elles ne traduisent qu'imparfaitement
ce qui incite un être à devoir posséder des objets choisis
avec des critères bien particuliers, et encore plus maladroitement ce
qui qualifie ces collections d'objets, chacune dans sa singularité.
En d'autres termes, ni l'acte, ni son résultat, ne se laissent
totalement appréhender.
Je parle ici des collections non spéculatives, motivées par
d'autres raisons que celles du marché. L'histoire de l'art est, certes,
riche de grandes collections qui ont été constituées
à des fins financières, ou de prestige. Dans ces cas, il
subsiste un mystère sur le choix de l'art comme objet d'une
réalisation personnelle, opérée soit par le profit,
soit par l'acquisition d'un rang. Il est sans doute plus facile de
collectionner les biens immobiliers, ou les valeurs en bourses, exercice
non sans risque, il est vrai, mais qui fait appel à d'autres
qualités que celle essentielle du regard. Or, les collections
spéculatives - appelons ainsi les collections qui ont d'autres
objectifs que la simple possession de la chose convoitée - ont
ceci en commun qu'elles peuvent déléguer les choix, voire les
partager entre plusieurs décideurs. Preuve extrême en a
été faite très récemment par l'invention des
sociétés d'investissement artistique, phénomène
contingent à l'exubérance du marché de l'art des
années 1980. Mais bien avant cette explosion, nombreux sont dans
l'histoire les exemples de collections déléguées,
dans un rapport parfois de grande complicité esthétique,
il est vrai, à une manière d'éclaireur, de rabatteur,
qui défriche le terrain, découvre, signale, propose.
Les collections non spéculatives ne se délèguent pas.
Elles ressortissent à une pulsion qui oriente le collectionneur vers
l'objet qu'il est seul à distinguer et qu'il conserve jalousement
par-devers lui. Dans ce processus, ou ce tropisme, il ne peut être
question ni de délégation, ni de partage, ni d'échange.
A telle enseigne qu'un collectionneur de cette sorte, s'il sollicite des avis,
le fait moins pour être véritablement conseillé que pour
mettre à l'épreuve sa propre détermination; que ce
collectionneur par ailleurs, s'il accepte un objet en cadeau, ne se
l'appropriera vraiment que s'il avait préalablement l'intention de
l'acquérir - mais le plaisir n'en sera de toute façon pas aussi
grand - , que ce collectionneur ne se séparera d'une pièce de
sa collection que pour certaines raisons, qui ne sont jamais d'abord
financières, mais toujours affectives: un désaveu d'un achat
ancien qu'il regarde aujourd'hui comme une erreur de jeunesse, un besoin de
plus de rigueur dans les critères de sélection, un défaut
d'investissement de désir de la part d'un objet, ou d'autres motifs
semblables qui tous peuvent être lus comme une incapacité de
l'objet promis au sacrifice à répondre à l'imaginaire
de son propriétaire. L'exception à cette dynamique est, elle
aussi, d'ordre affectif, lorsque qu'un collectionneur se sépare d'un
objet aimé pour l'offrir - acte très symbolique - à
qui peut, pour un temps, partager non la collection, mais le fantasme qui s'y
rattache.
Ces quelques lignes d'introduction tendraient à donner raison aux
théories psychanalytiques qui ont été avancées
sur le phénomène de la collection. L'investissement affectif
dans l'acte de collectionner est indéniable; il supporte par ailleurs
des qualificatifs qui ne font que renforcer cet aspect. Le collectionneur
"possède", il est "avide", il est "jaloux". Il est mû par le
"désir". Ces quelques termes suffisent à donner le registre
dans lequel s'exprime la "pulsion" évoquée plus haut. De plus,
dans le cas de collections d'objets d'art - et non d'objets trouvés -
celles-ci se constituent par le biais de l'argent. On paie pour possé
der. Trop d'indices viennent effectivement corroborer les théories
psychanalytiques pour que ces dernières soient dénoncées.
L'acte de collectionner est bien un détournement, un substitut, une
compensation, une sublimation ou une perversion de besoins affectifs et
instinctifs. Cela dit, ce qui, néanmoins, peut être nuancé,
est la nature du transfert qui s'opère selon les collections et les
collectionneurs.
Bien que les premiers objets qu'il a rassemblés autour de lui l'aient
été dans sa jeunesse, Jacques-Edouard Berger n'a pas, à
cette époque, "commencé une collection". L'intention était
autre. Il cueillait, sur son passage, des fragments, des vestiges, des traces
d'une industrie humaine qui retenaient son regard. Sans discrimination
d'époque, de technique ou de fonction, le moindre objet touché de
cette grâce qui est de lever un morceau du voile sur l'esthétique
d'un moment et la pensée d'une société, comme un reflet
partiel aperçu dans un miroir, le séduisait. Le séduisait
encore plus, il est vrai, le fait d'être, lui, capable (lui seul
peut-être) de percevoir la beauté de l'objet, d'en comprendre le
message, de le distinguer parmi ses pairs. Un élément de console
rococo en forme de volute, une enseigne Directoire en tôle peinte, un
presse-papiers Art déco, exilés parfois dans de modestes brocantes,
se signalaient à lui immédiatement, comme par le biais d'un langage
du regard et du désir dont lui savait les codes, mais dont on serait
tenté de penser qu'il était émis par les objets
eux-mêmes, en une sorte de radiation. Dans cet échange constant avec
l'objet porteur de signes, l'intention n'était pas la collection, mais
l'acte d'achat procédait déjà du fantasme du collectionneur.
La pratique du voyage ne vint que renforcer cette quête de l'objet investi.
Se découvraient alors à Jacques-Edouard Berger d'autres vestiges,
porteurs de nouveaux messages sur des cultures d'un bonheur encore plus rare,
parce que moins évidentes. Aux frontières du domaine européen
ou de l'Antiquité méditerranéenne se déployaient de
vastes territoires de la pensée et de la sensation à
découvrir, à pénétrer, à reconnaître
et à intégrer. Tel tablier de chaman tibétain ouvre l'imaginaire à
de nouvelles hypothèses sur les voies de médiation qui conduisent l'homme dans
sa quête du sacré, tandis que tel modèle réduit d'habitation en
terre vernissée, de haute époque chinoise, propose une vision de l'au-delà
plus pragmatique.
Au nombre des territoires de la pensée explorés par Jacques-Edouard
Berger, deux civilisations devaient jouer un rôle prédominant,
l'Egypte d'abord, puis la Chine. Le chemin de vie parcouru auprès de
Jacques-Edouard, comme compagnon, complice et témoin de sa passion, m'a
permis de partager l'Egypte, mais jamais la Chine. C'est donc sur la seule
immensité de l'Egypte que je peux convoquer les souvenirs qui autorisent
cette réflexion.
Voyager auprès de Jacques-Edouard n'était pas qu'un déplacement
physique. Dès les premières expériences égyptiennes,
au début des années 60, l'amateur aventureux qui choisissait les
Voyages pour l'art comme viatique comprenait vite qu'au prix d'un effort de
renoncement au confort et au prix d'une certaine fatigue - l'Egypte n'était
pas à cette époque équipée pour le tourisme comme elle
l'est depuis les années 80! - ce qui lui était proposé par
Jacques-Edouard n'était précisément pas du tourisme, mais un
voyage de l'esprit. Le corps se déplaçait, avait chaud, avait soif,
souffrait de divers maux; il recevait en contrepartie d'intenses chocs
émotionnels: l'exotisme d'une autre culture - je veux parler de l'Egypte
contemporaine que Jacques-Edouard savait ne pas occulter mais au contraire aider
à percevoir et à comprendre, à vivre en communion -,
la révélation d'une beauté, violente dans le contraste de ses
paysages, dans l'intensité de sa lumière, vibrante sous une chaleur
dont il n'était pas question alors de trouver les moyens de se
protéger. De ces voyages "d'étudiants" toujours organisés
pendant la période du plein été, qui parcouraient toute la
vallée du Nil pendant parfois un mois, l'on rentrait la peau
desséchée et crevassée, l'estomac ravagé, mais mû
déjà par l'irrépressible désir de repartir pour
retrouver cette plénitude des yeux et de l'esprit qu'offrait, en retour,
l'Egypte de Jacques-Edouard, cette sensation unique d'avoir été
à la rencontre d'une vérité personnelle, en deçà
de toute notion de culture.
Car Jacques-Edouard ne "guidait" pas l'Egypte, il la "voyait" et la "disait".
Sous la conduite de son regard, le voyageur privilégié
pénétrait peu à peu dans les arcanes d'une civilisation complexe,
fondée sur des valeurs autres que celles auxquelles l'Occident a donné
priorité. Or la "connaissance" de la différence n'est jamais possible
qu'à la condition qu'il y ait acceptation de l'altérité. C'est
à cela que tendaient les paroles de Jacques-Edouard lorsqu'il introduisait à
l'Egypte, car c'était pour lui l'expérience essentielle de la vie.
La faculté d'admettre la différence a mené Jacques-Edouard Berger
très loin dans la compréhension de ce qui pour nombre d'érudits
reste du domaine de l'acquis objectif. La connaissance était, certes, chez lui
aussi, nourrie de beaucoup de lectures, de beaucoup de culture. Mais l'érudition
n'a jamais été qu'une vérification, parfois a posteriori, d'une
communion d'une autre nature qui provenait du regard, et de l'écoute à la
fois sensible et analytique qu'il portait aux émotions et aux lucidités que
provoquait le regard dans son être profond et sa conscience. Ainsi d'un temple
égyptien qui, pour la plupart des chercheurs ou des spectateurs, reste un terrain
d'archéologie ou un témoin de l'histoire, de l'histoire des religions ou de
l'histoire de l'art. Pour Jacques-Edouard Berger, c'était avant tout un terrain de
rencontre où l'archéologie et l'histoire servaient d'éclaireurs,
mais non de finalité. Pénétrer à sa suite dans la grande cour
du temple de Luxor n'était pas qu'un acte de lecture de l'admirable ordonnance
voulue par Aménophis III, c'était aussi, avant tout, un acte de perception
intérieure de l'espace solaire égyptien.
Les intuitions sont, dans nos sociétés rationnelles, des facteurs de trouble.
Elles paraissent suspectes à l'Académie et exilent l'érudit qui ose en
faire état. On se souvient de quel ostracisme fut frappé l'égyptologue
tenté par l'occultisme, Schwaller de Lubitz. En quelque sorte, et de façon
paradoxale en regard du succès que connaissaient ses conférences, Jacques-Edouard
Berger a souffert de la même pénalisation, ou devrait-on dire méfiance,
de la part du collège de l'égyptologie. Car dans le monde contemporain,
la fonction de connaître est devenue de plus en plus une manière de
stratégie militaire, la construction de bastions de spécialisations, auxquels
on fait porter l'illusion qu'ils vont nous défendre contre l'indicible, le non
représentable et les cortèges de peurs et d'angoisses existentielles qui y sont
naturellement attachés.
Mais l'activité humaine a-t-elle jamais été autre chose qu'un long
questionnement sur le destin? Ces civilisations aujourd'hui éteintes, ou radicalement
transformées par la modernité, si importantes cependant pour nos racines, ont-elles
été exhumées pour d'autres raisons que le besoin d'ancrer sur une histoire
l'idée d'une continuité qui, seule, rend la perspective du terme biologique de
tout futur de vie acceptable? Langue morte, civilisation disparue, la terminologie témoigne
du corollaire implicite: "nous, nous sommes encore vivants". Est-il dès lors légitime
de considérer la passion de Jacques-Edouard pour le passé comme une inversion de ce
rapport: "j'accepte ma mort, mais je sais que rien de l'humanité ne meurt vraiment et que
la parole reste vive."
"Vie, santé, force, pour l'éternité!": les quelques hiéroglyphes
nécessaires à l'écriture de cette invocation sont presque toujours
présents à côté de l'image du pharaon. On peut se contenter de
les déchiffrer et d'en enregistrer la fréquence. On peut aussi, et c'est sans
doute ce qui distingue l'approche et le regard de Jacques-Edouard, croire qu'ils sont encore
efficaces aujourd'hui. Lire une langue morte, c'est faire parler le passé. Écouter
ce qu'elle raconte, c'est entrer en dialogue avec une réalité toujours existante.
Ainsi s'établit ce privilège rare de la rencontre dont Jacques-Edouard a nourri,
sa vie durant, sa pensée et son activité.
Pour Jacques-Edouard Berger, la parole du passé était transmise non seulement par
la langue mais par les oeuvres d'art, ces "vestiges" dont nous avons parlé plus haut.
Les objets n'étaient pas silencieux, mais riches d'interpellations diverses.
La beauté, la qualité plastique étaient certes l'un des discours qui
retenaient son attention, mais aussi la fracture, l'ébréchure, la marque
altérant la perfection, le stigmate de l'aventure de vie d'un objet qui raconte
la précarité de toute matière. La magie aussi, qu'il respectait, car il
n'est jamais tombé dans l'illusion que les objets de ces civilisations, même
déracinés ou détériorés, avaient perdu le pouvoir de leur
sens, ni que le fait de les posséder constituait une domination castratrice.
Ainsi, pour Jacques-Edouard, l'acte de collectionner était devenu légitime dans
son approche du passé. Attentif aux discours des objets, il n'était certainement
pas loin de penser que ces discours étaient tenus à son adresse puisqu'il savait
les entendre, et qu'il était choisi par l'objet comme séjour, avant d'avoir
lui-même opéré son choix. Doué d'une faculté d'écoute
d'une extrême finesse, il a accueilli dans son appartement des témoins infiniment
variés, faisant preuve d'un très grand éclectisme. Du classicisme le plus
pur au baroque le plus mouvementé, tout objet "communicateur", s'il savait provoquer
la rencontre, trouvait sa place et sa relation.
Le fécond mariage de l'intelligence et de la sensibilité aux vestiges du passé
a permis à Jacques-Edouard Berger de constituer une collection d'un caractère
tout à fait particulier, par sa qualité esthétique, par son ouverture
et sa diversité, par la singularité de certains choix. Ce livre en établit
le catalogue et rend sensible, je le crois, l'extraordinaire qualité de vision du regard
de son auteur et sa capacité à reconnaître, au travers des formes et des
matériaux, l'essence des choses. Avant d'être considérée comme la
manifestation d'un besoin d'appropriation, une telle collection doit être lue comme un
acte de médiation. Bon nombre des objets qui la constituent sont, en effet, des substituts.
Mais je crois être autorisée à dire qu'ils sont des substituts non en termes
de compensations, de sublimations affectives ou instinctives, comme l'entend communément
la psychanalyse, mais des substituts temporels. L'aurait-il pu, Jacques-Edouard Berger aurait
collectionné les temples, d'Abydos à Borobudur et au Tempietto de Bramante. Dans
l'expérience, essentielle pour lui, de la vie de l'esprit, les objets de sa collection
fonctionnaient comme des symboles et des instruments, symboles de ce pacte passé avec
l'éternité, instruments de communication avec l'altérité dont il
tirait quotidiennement sa conscience de lui-même.
Cette fonction médiatrice, la collection la poursuit et continuera de la poursuivre.
Elle est un double témoignage, de ce qui a fait vivre les êtres qui nous ont
précédés, mais aussi, et c'est là peut-être la mission la
plus importante, de la nature du rapport que nous pouvons entretenir avec l'art. La collection
de Jacques-Edouard Berger nous guide vers une condition première de la communication,
la mise en jeu non seulement du regard orienté dans une direction univoque, mais
l'interaction féconde de l'oeil qui sait écouter. Dans notre monde moderne
envahi d'images et de sons universels, où les messages souvent contradictoires
s'entrechoquent comme des galaxies, l'identité culturelle, laborieusement construite
depuis le XIXe siècle sur la conscience historique et la fonction de monument
prêtée au principe de collection, tend à une profonde modification de
sens par excès d'information. En proportion de la diffusion planétaire des
messages, et de la nature informatique de leurs supports, ceux-ci "signifient" autrement. Cette
dynamique irréversible de la société de communication n'est pas qu'un
système en soi; ses conséquences sur l'individu, son esprit, sa conscience,
aujourd'hui encore difficilement mesurables, sont sans doute plus importantes et
définitives qu'on ne l'imagine. Dans cette identité qui tend à devenir
mondiale, l'individu cherche ses marques de reconnaissance. Une première réponse
lui est donnée, croit-il, par la culture. Or, la culture fait partie du système
de la communication.
Jacques-Edouard Berger le savait. Utilisateur de ce système, il savait en garder
la maîtrise, et l'utiliser aux fins spirituelles qu'il poursuivait. Guide culturel
dans tous les sens du terme, il entraînait ses passagers plus loin que la culture,
vers l'art. Ses voyages et ses conférences lui permettaient de transmettre de vive
voix ce qu'il entendait du message des oeuvres d'art. Mais avant de transmettre, et pour
percevoir la rumeur des objets, il savait se taire pour écouter
la sérénité des temples, le silence des matières,
les paroles muettes des formes. Pour qui sait se taire, et entendre, sa collection
parle aujourd'hui en son nom.
Claude Ritschard