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L'art de la peinture. Kunsthistorisches Museum, Vienne. 130 x110 cm. v.1662-65.

L'ART DE LA PEINTURE est un des plus beaux tableaux du monde. Son format, 130 x 100 cm est un des plus grands utilisé par Vermeer.
C'est un sujet sans sujet. Le tableau représente une scène d'intérieur comme Vermeer en a peint toute sa carrière, avec un certain nombre de personnages, ici deux.
Les liens du silence unissent ces deux personnages. Un jeu d'espace et de lumière les sépare et en même temps les relie. Lentement, se crée ce rapport affectif si particulier à l'oeuvre du maître.

Après avoir analysé cette oeuvre, essayons de l'écouter. Deux matières, deux couleurs. Présence de l'artiste, apparition de son modèle. Dialogue du noir-blanc du pourpoint, et de ce bleu aérien, délivré de la matière.

Par ces modulations d'ombre et de lumière, le pourpoint du peintre est la démonstration la plus savante du génie de Vermeer.
L'accord jaune-bleu du livre et de la robe de la jeune femme influe sur la gamme chromatique des objets qui l'entourent.
Cette jeune femme, couronnement de ce tableau, en même temps que sa respiration, est très proche de LA JEUNE FEMME EN BLEU LISANT UNE LETTRE.
Vermeer nous montre à quel point une leçon apprise est une étape dans sa représentation de l'absolu.

Le personnage du peintre

La plupart des critiques, depuis le 19ème siècle, veulent reconnaître en lui Vermeer lui-même. Le peintre a tout fait pour laisser planer l'ambiguïté la plus totale. Rien ne permet de le certifier. L'artiste est représenté de dos. Sa palette, ses couleurs sont invisibles.
Cette mise en place emblématise l'image du peintre.
Pourquoi pas Johannes Vermeer? Serait-ce son unique autoportrait? Quelle frustration! Pensons à Rembrandt qui, au cours de sa vie n'a cessé de se représenter.
Une étrangeté est soulignée par plusieurs critiques. Le costume du peintre n'est absolument pas celui que l'on portait en Hollande dans ces années 1660-1665. C'est un très vieux costume appelé, costume à la Bourguignonne, très à la mode en 1530. Si ce personnage est Vermeer, pourquoi reporte-t-il son image 150 ans plus tôt? Curieux anachronisme.

Le personnage de la femme.

S'agit-il de la femme de Vermeer, Catharina, ou de sa fille aînée Bertha? L'âge du modèle permettrait une datation. Elle est très jeune. Si le modèle est l'épouse du peintre, nous serions en 1640 environ.
Il est improbable que Vermeer ait acquis vers 1640 cette maîtrise de l'espace et de la lumière qui se manifeste dans les oeuvres de sa grande maturité.
Nous connaissons les traits de Bertha Vermeer, ce ne sont pas ceux de cette jeune femme...

Iconologie

Le costume est étrange. Quelques feuilles sur la tête, une grande étoffe bleue drapée sommairement sur une jupe blanche, une façon théâtrale de porter un livre et une boulte. Qui représente-t-elle?
En prenant un livre d'iconologie, on découvre que la personne portant un livre dans lequel s'écrit l'histoire, en général Hérodote, ainsi que la trompette de la Renommée, est la muse de l'Histoire, Clio.
La jeune femme ne regarde ni son livre, ni le peintre, ni le spectateur, mais la nature morte d'objets qui se trouve devant eux.
Un grand cahier ouvert, un masque en plâtre, les yeux orientés vers la lumière.
Il est vraisemblable que le cahier soit une partition musicale, emblème d'Euterpe, la Musique.
Le masque serait la représentation de Thalie, la Comédie. Le sens du sujet s'éclaire. Le tableau représenterait peut-être Vermeer, peignant la muse de l'histoire, Clio, entourée des attributs d'Euterpe et de Thalie.

Signification politique de l'ART DE LA PEINTURE

Sur le mur, une carte de géographie de Nicolas Piscator, grand géographe et chroniqueur hollandais des années 1620, représentant les Pays-Bas.
Le très beau lustre de cuivre ou de laiton, typiquement hollandais, n'a aucune bougie.
La scène s'ouvre. Le rideau est tiré. Il s'agit d'une tapisserie du début du 16ème siècle, de facture espagnole.
Selon certains historiens, il se pourrait que ce tableau étrange ait une signification politique.
L'habit du peintre, des années 1530, où la Hollande était sous le joug espagnol, et la tapisserie somptueuse et colorée, représenteraient la nostalgie de la culture, de ce goût des arts et du mécénat qu'avaient les Espagnols, le duc d'Albe en tête. Il a été un épouvantable politicien, mais par contre, un homme qui a soutenu les arts de toute sa force, de toute sa ferveur.
La fameuse guerre de 80 ans a permis aux Hollandais de se défaire du joug espagnol. La société des Grands Marchands prend alors le pouvoir. C'est une société riche et prospère mais exquisément inculte et peu portée vers les arts.
Le lustre sans bougie serait une façon de montrer le peu d'éclat de cette société hollandaise.
Cette explication nous aiderait à comprendre le malaise des artistes de cette époque.
Dans les biographies de Rembrandt, Franz Hals ou Fabricius, nous retrouvons cette incompréhension obtuse, opaque, de la société hollandaise devant les audaces de la jeune peinture. A l'époque précédente, les artistes les plus avant-gardistes suscitaient l'intérêt des mécènes espagnols.
Ce climat d'amertume se trouverait emblématisé discrètement par Vermeer dans L'ART DE LA PEINTURE.

Histoire du tableau

A la mort de Vermeer, le tableau appartient à la veuve de l'artiste, qui le cède à sa mère en garantie d'une dette contractée six mois auparavant.
Toutes deux meurent peu après Johannes Vermeer.
En 1696, L'ART DE LA PEINTURE passe en vente aux enchères, à Amsterdam, chez le plus grand marchand de l'époque. Ce matin-là, 134 tableaux hollandais sont dispersés, parmi lesquels 21 Vermeer.
L'ART DE LA PEINTURE portait le numéro 3. Il a été vendu 45 florins. La LAITIERE 175 florins. Le tableau n'avait pas été compris.
Au 18ème siècle, il appartenait aux collections du baron Fr. Witten, ambassadeur d'Autriche à Bruxelles, puis à Paris et à Berlin . Cet ambassadeur avait la particularité de ne jamais se séparer de ses tableaux. L'oeuvre l'a suivi. Elle a été vendue par ses descendants, en 1813, au comte Czernine, à Vienne, pour 50 guldens autrichiens.
Posséder un tableau comme celui-ci chez soi était dangereux. Les descendants de Czernine le déposent au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
Adolf Hitler jette sur ce musée un regard gourmand.
En 1942, le tableau disparaît. On pense qu'il a fait partie des collections privées de Goebbels.
Heureusement, en 1946, il est rétrocédé au Kunsthistorisches Museum où nous pouvons l'admirer aujourd'hui. Tableau vedette de l'histoire de l'art occidental, il est curieux de remarquer qu'il n'a jamais été victime d'attentat, de tentative de vol ou de demande de rançon.
La paix de Vermeer garantit-elle celle du tableau?