Contrairement à l'âme rococo, l'âme baroque est une âme austère qui appelle au silence et à la méditation. Par là même, l'esthétique baroque est une esthétique sévère qui met en évidence les lignes et les points essentiels de son message. Pour mieux distinguer le baroque du rococo, nous avons choisi quelques peintures datant du 17ème siècle qui mettent en scène ce silence.
Du Caravage à Georges de La Tour nous pouvons voir, bien souvent,
ce thème fondamental du silence avec par exemple La
méditation de Madeleine sur un crâne de Georges de la Tour. Ou La Madeleine
en méditation due à l'école napolitaine du début
du 17ème siècle. Cette école du silence va essaimer
littéralement, après Caravage, à travers toute l'Europe.
Une autre peinture du silence, une autre peinture du dialogue essentiel
(le dialogue de la vie et de la mort): la Salomé de Claude Meylan.
Ici on peut voir les répercussions du message du Caravage, ce message
de l'essentiel, dans ce tableau admirablement servi par le clair-obscur
dans les gris clairs et les gris foncés qui entourent la figure
de Salomé, prenant conscience de l'horreur du sacrifice de Saint
Jean Baptiste. Ce sens de l'essentiel apparaît même chez les
peintres que l'on qualifie d'habitude de mondains, dans cette période
baroque. Même les grands mondains du baroque ont fait des efforts
pour restreindre leurs moyens et arriver à cette peinture de l'intimisme,
à cette peinture du langage confidentiel. C'est le cas par exemple
pour le "saint Joseph tenant l'Enfant" de Guido Reni. Tableau
aujourd'hui peu connu mais qui a été l'un des grands tableaux
glorieux du 17ème siècle. Pourquoi? Parce qu'à l'époque,
Reni était infiniment plus célèbre que tous les Caravage
et tous les Georges de La Tour que nous avons redécouverts depuis.
C'était lui la véritable gloire de l'histoire de l'art baroque.
En plus, Guido Reni s'était offert ici le luxe d'un sujet extrêmement
rare. Et c'est l'étrangeté même du sujet qui avait
fait la gloire de l'oeuvre. En effet, au lieu de voir la Vierge à
l'enfant (ce que tout le monde peignait...), il s'agit ici de saint Joseph
tenant l'enfant. Guido Reni est un peintre qui s'est rendu célèbre
par l'éclat de ses couleurs, le caractère élégant
surtout de ses compositions, et pourtant il essaie au maximum de restreindre
ses moyens pour arriver au dialogue essentiel, une fois de plus, entre
saint Joseph et l'enfant.
De nouveau nous sommes en plein dans cette grande
esthétique baroque. C'est d'autant plus vrai quand on aborde les
sujets graves de l'épopée christique. Le thème de
la Pietà est par excellence l'un des plus grands thèmes de
l'époque baroque parce que de nouveau c'est une alliance de la vie
et de la mort. Un regard du jour et de la nuit, et par là même de
ce clair-obscur philosophique qui a marqué tout le siècle.
Le thème de la Pietà, en période baroque, était
traité en forme d'essentialité dramatique dont un très
bel exemple est dû à van der Werff, peintre d'origine flamande,
mais qui a fait toute sa carrière en Italie. Van der Werff a peint
une grande Pietà tout en noir et en bleu. C'est-à-dire,
tout ce qui n'est pas le manteau de la Vierge, et par là même le
symbole de la vie, est traité dans un camaïeu qui va du blanc
au noir, du corps du Christ aux ténèbres du fond.
Autre exemple, la Pietà du Vénitien Piazzetta. La lumière qui
marque le grand arc tendant le cadavre du premier plan repousse les ténèbres
dont semble jaillir la figure féminine et centrale du tableau. Là
encore, dans ce jeu de lumière et d'ombre, nous avons un de ces
dialogues essentiels, et par la même, fondamentalement baroques.
Par ces quelques exemples, de l'école du Caravage à Piazzetta, nous avons vu le caractère fondamental, essentiel, silencieux, sévère et méditatif dans lequel tout le 17ème siècle a été comme trempé. Il est donc normal que l'architecture baroque soit elle aussi austère, sévère, essentielle et fondamentale. Voyons comme exemple le choeur de l'église le Gésu à Rome, construit par Rainaldi, élève du Bernin, et dans lequel nous retrouvons cet admirable dialogue des horizontales et des verticales (la grande horizontale de l'entablement et les verticales des piliers sur lesquels viennent jouer ces arcs parfaits que sont l'arc de l'abside, l'arc de la coupole et même l'arc de la lanterne). Donc, de nouveau, sur deux formes essentielles, l'arc et la colonne, Rainaldi rend ici compte de cette économie de moyens, fondamentale de l'esprit baroque.