JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: World Art Treasures

      

Vers une métamorphose en émergence

Dès le début de ma recherche, il y a plus d'un demi-siècle, l'instance du "découvrir" s'est imposée à la fois comme une raison de penser et comme une raison d'agir. A la différence de l'instance du "savoir" qui implique l'articulation du champ de la connaissance en domaines ou disciplines, eux-mêmes définis par des "objets qui définissent leur spécificité, au moyen de principes et de méthodes établis, l'instance du "découvrir" se distingue au moins par quatre traits décisifs :

Ce sont ces dispositions, que je synthétise en guise d'introduction, qui sont à l'origine de Découverte de la peinture, paru en 1958 et de Connaissance de la peinture, paru en 1963. Ces deux ouvrages, Découverte de la peinture, que prolonge et complète Connaissance de la peinture :

Soit, pour m'en tenir à quelques exemples :

Observation 1
Découverte de la peinture, a été traduit dans une dizaines de langues, dont plusieurs en format de poche (technique relativement récente).

Connaissance de la peinture comporte plus de 1'600 reproductions dont 150 en couleurs, a fait l'objet de quelque 14 émissions de télévision diffusées dans plus de 25 pays, de même que d'enregistrements en vidéocassettes en plusieurs langues.

Observation 2
Sans entrer dans les détails, je précise que pour moi l'expérience issue de ces deux premiers ouvrages et de la problématique qui leur est liée est restée et reste le fil conducteur des recherches qui ont suivi, des avatars de la communication jusqu'à la métamorphose générale due à l'avènement des réseaux. A la tête du Musée des beaux-arts que je dirige de 1962 à1981, je crée le Salon international de galeries-pilotes qu'une récente exposition au Palais de Rumine en 2002 explicite en ces termes : " (...) Cette manifestation est définie par son inventeur de la manière suivante: " le Salon international des galeries-pilotes réalise, par étape, une confrontation des artistes et des découvreurs de notre temps, de manière à éclaircir les conditions dans lesquelles se fait l'art d'aujourd'hui et de tous les continents.

Elle s'inscrit dans le projet d'ensemble de René Berger qui tente alors de définir un musée expérimental ouvert, entre autres choses, aux pratiques artistiques les plus contemporaines sans limitation d'horizon géographique. Trois éditions successives seront présentées, en 1963, 1966 et 1970. A chaque fois une quinzaine de galeries d'art contemporain sont invitées à présenter le travail de leurs artistes, ce, à titre gracieux. Les espaces de présentation d'une surface identique sont attribués par tirage au sort, la sélection des ¦uvres et des artistes est laissée à la discrétion des galeries invitées.

La plus grande partie des artistes les plus novateurs du moment, qu'ils appartiennent au Pop Art, au Minimal Art, à l'art cinétique, à l'art conceptuel, etc. y sont largement représentés.

Le Salon des galeries-pilotes a incontestablement servi de modèle à la Foire de Bâle qui ouvre ses portes pour la première fois en 1970 et de la Foire Internationale d'Art Contemporain de Paris inaugurée en 1974. "

Art et Communication, paru en 1972, envisage la mutation des moyens de présentation, de reproduction, de diffusion. Juger ne revient plus à appliquer des critères permettant de distinguer entre l'art et le non-art. La hiérarchie des genres abandonnée, les catégories classiques écartées, les affiches, la publicité, les bandes dessinées, le cinéma, la télévision, provoquent un bouleversement socioculturel global qu'on ne peut impunément réduire à la sociologie. Une nouvelle critique d'art doit être inventée, liée à la modification des expressions artistiques nouvelles, à la mutation des techniques, ainsi qu'à la propre remise en question de ses principes et des ses méthodes. C'en est fini de traiter de l'art à partir d'une conception pseudo-ontologique, dont le mieux qu'on puisse dire est qu'elle est une idéologie sociale qui le fausse, en tout cas ou le biaise. Plus largement, c'est la place et le rôle de l'art dans l'éducation qui méritent d'être repris, comme nous y invitait à l'époque une vaste enquête de l'Unesco.

La même année (1972) paraît La Mutation des signes dans laquelle j'élargis ma recherche pour débusquer quelques-uns des changements notables, mais le plus souvent inaperçus. Raccourcis qui sont autant de flashes. Ainsi : "du silex au satellite", "de la culture fixe à la culture mobile", "de l'essence à la communication", "le corps, la langue, les multimedia", "les nouveaux démiurges". C'est dans cet ouvrage que je crée le néologisme de "technoculture", par lequel j'affirme qu'il n'est plus de culture qui ne soit liée au développement des technologies, phénomène omniprésent de nos jours. L'ère de la technoculture s'ouvre en effet sur un ensemble de relations complexes qui entre-tissent étroitement anthropologie et techniques en émergence, rendant les modèles classiques, sinon caducs, du moins notoirement inadéquats. De nouvelles perspectives se font jour. Ainsi de l'automobile, phénomène collectif majeur de notre temps à l'échelle planétaire : code de la route, signalisation universelle dans les villes et les campagnes, régulation du trafic, nouveaux comportements dictés par la Circulation, Pannes, Accidents devenus les figures emblématiques de ce que j'appelle la dimension "télémique", soit l'ensemble des phénomènes liés à nos moyens de transport accélérés : outre l'automobile, le train, l'avion, sans compter les voyages dans l'espace, avec leurs effets spectaculaires de l'apesanteur. Tout un monde que nous avons intériorisé en quelques décennies mais que configure ce que j'ai appelé le pouvoir " techno-urgique ", pouvoir d'action sui generis des techniques (du grec ergon, anciennement wergon ; cf. all. Werk, angl. Work, faire, agir sur), par opposition à techno-logie (discours sur), et dont les manifestations sont d'autant plus fortes qu'elles se manifestent dans une dimension inconnue auparavant, la dimension de masse.

Dans La Téléfission, alerte à la télévision, paru en 1976, je rappelle qu'à sa fondation, la télévision américaine a été saluée comme un puissant instrument culturel qui devait permettre de diffuser essentiellement des émissions de qualité, mais qu'elle s'est très tôt pervertie, la course aux sondages et le budget des annonceurs devenant les seuls facteurs de décision. "Informer, instruire, divertir," les premières missions écartées, l'esprit "culturel" ou "service public" se transforme subrepticement en une fantasmagorie collective qui, la publicité toute-puissante aidant, conditionne progressivement son sort et le nôtre. Cette "bifurcation", d'abord peu perceptible en Europe tout au moins, s'amplifie très vite sous l'empire de l'audimat. Les performances de la "télé-réalité", des divertissements et des jeux se font quasi hégémoniques, jusqu'à infiltrer ce qu'on appelle encore les "informations".

Loin de créer la diversité que l'on pourrait attendre, la multiplicité des chaînes contribue à faire de la télévision l'un des attracteurs les plus puissants de notre époque asservie de plus en plus au voyeurisme et à l'exhibitionnisme. La "fission culturelle", que j'annonçais comme par jeu dans le titre, transforme les "télé-spectateurs" en "télé-irradiés" ou "télé-complices". Le lien n'est plus tellement celui du regard, mais des "basic instincts" trop souvent célébrés à l'écran.

Je poursuis mon enquête dans L'effet des changements technologiques (1983) pour montrer comment notre existence est modifiée dans notre quotidien. Ainsi la ville, qui transforme notre habitat traditionnel en une "machine fonctionnelle de vie en masse" dominée par l'omniprésence et l'omnipotence de l'Automobile qui a donné lieu au "grand tatouage urbain" (?), que doublent l'"enseignerie" et la publicité, l'une et l'autre dévoreuses d'espace social, le tout englué dans le bruit du trafic devenu la vibration néo-primitive qui nous accompagne comme la basse d'une rock music ininterrompue.
On comprend mieux que les citadins, menacés d'une démographie asphyxiée et asphyxiante, en viennent à faire, autant que faire se peut, à fluidifier leur "encombrement physique". Les images à deux ou trois dimensions, fixes ou mobiles, "dissolvent" le corps, la télévision ouvrant dans chaque foyer clos une fenêtre sur l'imaginaire de masse, comme les moyens de transport accéléré, automobiles, métro, train, nous "dissolvent" dans un mouvement permanent. Les "télanthropes", comme je les appelle, constituent les premières populations du nomadisme émergent.

Art vidéo
Pendant près de 20 ans, je participe au VideoFestival de Locarno, fondé en 1980 par mon ami Rinaldo Bianda. S'y rencontrent annuellement artistes, critiques de cette nouvelle forme d'art que je suis allé observer tant aux États-Unis qu'au Japon et en Europe. J'y assume la responsabilité des colloques dont le propos est d'éclairer d'année en année la problématique de cet art en pleine évolution.
L'art vidéo préfigure en effet rien moins qu'un changement de topique, c'est-à-dire un changement qui ne se borne pas à varier les contenus, auquel cas on reste à l'intérieur du système, mais d'un changement -c'est la différence fondamentale - qui transforme le système dans sa nature même. Le premier effet de l'art vidéo est donc ce que j'appelle l'effet de dis-location. De même que l'art vidéo a remis en question la topique des arts plastiques, soumise à l'impératif du marché, de même il remet en question la télévision en faisant éclater à la fois l'illusion référentielle du médium et la collusion révérencielle des téléspectateurs.
A côté de l'effet de dis-location, l'artiste vidéo dispose d'un pouvoir de trans-location, qui lui permet de configurer les lieux et les figures les plus ordinaires, ceux-là mêmes que les moyens audiovisuels ont si souvent défigurés, pour y découvrir les secrets des formes en émergence. L'art vidéo 1980-1999, recherches, théories, perspectives, publié sous la direction de Vittorio Fagone, rend compte de cette aventure qui jette une lumière révélatrice sur la nouvelle relation entre l'homme et la machine au niveau de la création.

Enseignement
Chargé de cours à L'Université de Lausanne, j'introduis dès 1971, parallèlement à mes différentes activités (Musée, publications, voyages) un cours expérimental intitulé Esthétique et mass media dont le propos est d'élargir la dimension esthétique aux arts "technologiques" en train de naître. Cette option me vaut l'intérêt des étudiants, mais surtout la méfiance persistance de mes collègues.

Jusqu'où ira votre ordinateur ? (1987)
Un nouveau point critique de la technoculture apparaît avec l'ordinateur, auquel Time, le célèbre magazine américain, consacre sa prestigieuse première couverture de 1983, non plus à l' "Homme de l'année", mais à l'Ordinateur, promu symbole de la nouvelle civilisation. Dans Jusqu'où ira votre ordinateur ? je remets en lumière le fait que les premiers "hackers", loin d'être les pirates que l'on a dénoncés, sont tout au contraire ceux qui ont oeuvré à l'orientation "créative" de l'ordinateur. Ce faisant, ils ont posé d'emblée le problème de notre époque : sommes-nous condamnés à voir dans la supermachine qu'est l'ordinateur l'instrument de la force de calcul exponentielle qui ne cesse de se développer ou peut-on espérer, à la faveur d'un élargissement de la symbiose homme-machine, l'émergence d'une métaconscience qui donnerait naissance à ce que j'appelle "informatique axiologique", c'est-à-dire d'une informatique capable de tenir compte de valeurs, et même d'en inventer. A mon sens, l'ordinateur ne se confond pas avec une supermachine (synonyme de toujours plus de puissance), il s'élève au rang de métamachine, de machine intégrée à l'homme pour aborder les problèmes fondamentaux de notre destinée, machine potentiellement métaphysique, capable d'engendrer un nouvel imaginaire. Ainsi des artistes qui oeuvrent avec les nouvelles technologies et qui ébauchent à leur manière, souvent encore maladroite ou déficiente, quelque chose de cet horizon.

Le nouveau Golem (1991)
Depuis toujours, ce que nous tenons pour la Réalité se formule en fonction du principe analogique, qui assure une certaine stabilité à nos représentations. Or la révolution informatique, qui se manifeste d'abord modestement par la bifurcation de l'image de synthèse, introduit peu à peu le principe du tout numérique, auquel pratiquement plus rien n'échappe. Jusqu'aux appareils de photo, jusqu'aux caméras, jusqu'à la musique. Nous en venons à percevoir, moins à partir de sensations ou de représentions au premier degré qu'à partir des simulations qui ont raison de tout, en particulier par les jeux électroniques, techno-patrie des jeunes du monde entier. La Réalité virtuelle se fait bien réelle. L'intelligence artificielle et la vie artificielle sont en plein essor. De même que l'avion a créé le premier espace fiduciaire, de même le cyberespace crée le premier imaginaire fiduciaire ou techno-imaginaire. De nos jours, le cinéma de synthèse, fondé sur la simulation, l'emporte en profit sur les films réalisés classiquement. Parallèlement aux performances des biotechnologies, la robotique aspire, au-delà des créatures automatiques plus ou moins ressemblantes, à s'installer dans nos structures mentales, ainsi que l'affirme Hans Moravec dans son livre au titre prophétique (?) Mind Children, The Future of Robot and Human Intelligence. Dans la légende de Rabbi Loew, le Golem est une créature au service de son maître, mais qui peut se transformer en un être maléfique. N'est-ce pas cette interprétation qui prévaut quand on parle de l'Ordinateur ? Mais le premier sens de Golem désigne un être inachevé, selon le Talmud "l'état qui précède la création d'Adam. Tout rapprochement étroitement religieux écarté, on peut néanmoins se demander si l'Ordinateur, dans son "inachèvement" et notre propre "inachèvement", à commencer par notre néoténie originelle, ne préparerait pas la téléovision, soit un projet d'organisation, ou d'auto-organisation issu de la co-évolution homme-machine.

L'Origine du futur (1996)
Chacun le pressent, la mutation de notre monde a atteint un seuil critique. Pour la première fois, les médias qui coexistaient jusqu'ici (presse, radio, photographie, cinéma, téléphone, télévision, informatique) se mettent à fusionner dans les réseaux, tel Internet, dont les interactions permanentes "inventent" l'avenir en temps réel. Paradoxe de notre entrée dans le XXIe siècle : l'origine du futur interpelle chacun de nous au présent.
Le fondement de la mutation en cours doit être cherché, je crois, dans le changement de l'activation des liens. Les liens existent en effet dans la mesure où ils sont activés, c'est-à-dire vécus dans la relation d'un sujet avec un "objet" (chose ou être). Or le propre du Web, l'hypertexte, est de permettre d'établir un lien d'un bout à l'autre de la planète, du fond de la mémoire la plus lointaine aux nouvelles les plus récentes du jour, avec quiconque, immédiatement, partout. Voici donc que la connexion vécue en temps réel instaure un imaginaire qui, au lieu de s'en remettre en priorité aux références, comme nous le faisions jusqu'ici, se forme au fur et à mesure que le lien s'exprime, la liaison active devenant, sinon plus importante, du moins à la limite plus significative que le contenu de l'association lui-même.
L'homme à venir ne peut être que l'homme du devenir, et l'homme du devenir ne peut advenir que s'il se lie aux autres dans l'instance même de son action. L'idée d'un cosmocéphale en formation se confirme et se développe. Les instances qui ont configuré notre Réalité jusqu'ici sont en voie de métamorphose continue. Ainsi du savoir, dont la dimension encyclopédique a constitué longtemps l'horizon, et qui se trouve aujourd'hui aux prises avec un renouvellement à vue disponible sur Internet.

Internet : A la rencontre des trésors d'art du monde (1994)
En novembre 1993 disparaît brusquement notre fils Jacques-Edouard, dont la vie a été consacrée à l'art et qui au cours de ses très nombreux voyages a laissé quelque 100'OOO diapositives. En février 1994, j'apprends incidemment l'avènement du premier navigateur Mosaic, développé au NCSA (National Center for Supercomputing Applications) en avril 1993. J'en conclus qu'une technologie aussi nouvelle peut à la fois tirer parti de la collection de diapositives de notre fils et simultanément prolonger son action. Avec le concours de Jacqueline Dousson et de Francis Lapique, collaborateurs scientifiques de l'EPFL (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) nous mettons sur pied, dès juin 1994, " A la rencontre des trésors d'art du monde " http://www.bergerfoundation.ch, l'un des premiers sites de ce type sur Internet : " (...) une nouvelle approche de l'art nous est proposée. Tirant parti de la spécificité multidimensionnelle et à plusieurs niveaux que permet le réseau INTERNET enrichi des ressources du WORLD WIDE WEB, notre propos est de jeter à la fois une nouvelle lumière sur l'art et la façon de le contempler. A la différence de la manière habituelle, qui consiste surtout à établir des banques de données dans une perspective historique ou documentaire, notre ambition est de concevoir et de réaliser une approche originale de chaque programme en prenant en compte et en soulignant à chaque fois un trait particulier afin non seulement de fournir de l'information, mais de susciter une expérience nouvelle en accord avec une nouvelle technologie." Depuis lors, grâce à l'équipe faite d'amis, les programmes se sont multipliés en empruntant de plus en plus la voie du multimédia (texte, images, son). Le site compte actuellement quelque 2000 visiteurs par jour qui se répartissent dans plus de 20 pays. (cf. annexe 1). Le site continue d'évoluer. Ainsi les conférences de Jacques-Edouard Berger seront mises progressivement dans leur intégralité sur Internet (Cf. Tombeau d'Ousirhat, 2 parties chacune de 45 minutes). D'autres projets transversaux sont à l'étude.

Internet : Observatoire pour l'étude de l'université du futur (1ère version, 1996)
Dans une situation qui s'éloigne de plus en plus de la linéarité, il apparaît que les nouvelles technologies ne peuvent plus être tenues, comme elles l'ont été jusqu'ici, pour des perfectionnements instrumentaux. C'est d'un processus non-linéaire qu'il s'agit, qu'on peut synthétiser au moyen de deux termes réunis par un trait d'union : apoptose-métamorphose. Lors de sa création en 1996 le site se présentait principalement en ces termes (http://sgwww.epfl.ch/UF1/index_first.html) :

Internet : Observatoire pour l'étude de l'université du futur (2e version, 2000)
La deuxième version du site, qui date de l'an 2000 (http://www.myepfl.ch/oeuf/oeuf2.jsp), se fonde essentiellement sur l'importance du facteur temps, prépondérant de nos jours, jusqu'au phénomène du real time. Ce qui entraîne la distinction entre :

Les suites des développements du site se placent dans la problématique annoncée dans la section Pour un Observatoire-pilote http://observatoire-pilote.epfl.ch/ de l'onto-centrisme au rhéomorphisme.