Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1982-1983

Le Japon, art et civilisation

... "La Reine Ti-so-la-é a revêtu sa robe d'apparat, sa robe à longues manches, longue de treize pieds, de lourd satin vert d'eau ramagé d'écarlate et brodé de lys d'or; ses cheveux couleur d'encre sont nattés et tressés; des grappes de rubis lui font un diadème, et pieds croisés, assise devant son encrier de laque fine, rempli d'une encre noire, encore moins noire que ses cheveux, elle a l'air, la Reine Ti-so-la-é, au milieu de sa robe bouffante, d'un grand nénuphar blanc entre des roseaux glauques à fins panaches roses."

Soeur de La Dame à l'Eventail de Whistler , de Madame Butterfly de Puccini, la reine Ti-so-la-é, dont Jean Lorrain conte le funeste destin dans La Jonque dorée, ouvre le cortège fragile et somptueux des héroïnes japonaises dont l'Occident peupla ses rêves dès la fin du siècle passé.

Révélé par les Goncourt au x peintres, aux poètes, aux esthètes, le monde exquis de l'estampe, l'ukiyo-e, gagna bientôt le Faubourg, s'immisça dans les salons porcelaines translucides, écrans de papier, paravents chatoyants, ivoires et pierres dures détrônèrent sans coup férir les opalines d'antan. Ainsi naquit la japonaiserie...

Le temps a passé; et pourtant Ti-so-la-é veille toujours, régnant en despot e irréductible sur un monde fané d'idées reçues, sur un Japon fatigué comme un éventail oublié.

Il est temps de rendre au Japon son vrai visage, et à son art sa vraie force subtilité, inventivité, hardiesse, mais aussi rigueur et humilité. Quoi de plus déconcertant que la géométrie secrète qui présida à l'agencement des différents pavillons du Horyu-ji? Quoi de plus implacable que le grand Bouddha du Todai-ji? Quoi de plus sauvagement contenu que la statue de Uesugi Shigefusa au musée de Kamakura?