Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1986-1987

Splendeurs et misères du Génie (1780-1880)

Chacun s'accorde à reconnaître que nous devons tout au XIXe siècle l'essor scientifique, le développement technologique, le sens de l'ordre et de la rigueur en toutes choses, le goût de ce qui est exact, irréfutable, tel que le célébrèrent les dictionnaires et les encyclopédies qui foisonnèrent en ces temps bénis, une éducation sans défaut, des moeurs irréprochables, le respect des institutions, le mépris de la marge, et tant d'autres vertus, parmi lesquelles l'épargne et le profit, que l'on se plut à couronner de lauriers!

Aujourd'hui, le XIXe siècle laisse en travers de la gorge une saveur douce-amère; douce pour ceux qui ont la nostalgie de son inébranlable foi en l'ordre des choses, amère pour les autres, en particulier pour ceux qui voudraient aller de l'avant, tout en traînant derrière eux des racines trop lourdes, des chaînes aussi pesantes que le regard de Littré au frontispice de ses ouvrages.

Mais ce XIXe siècle fut-il aussi monolithique que nous voulons bien le croire?

Certes non! Et qu'on en juge par l'historiette qui va suivre, dont le héros se prénomme Jean-Baptiste comme tout le monde, homme de bien, qui eut cette seule vertu de naître en 1780 et de mourir en 1880, en pleine conscience de son temps.

A son berceau, les fées lui inculquèrent un solide respect de sa Majesté le roi Louis XVI, un pieux amour de la reine Marie-Antoinette, et pour l'en récompenser lui fredonnèrent à la nuit tombante les dernières arias de l'Iphigénie en Tauride de M. Glück, qui faisait fureur alors jusqu'en leur monde enchanté.

Pour ses dix ans, Paris avait pris la Bastille, et la Constituante s'efforçait, à grand renfort de tirades vibrantes, d'ériger un monde nouveau.

A vingt ans, sous le Directoire, son coeur sensible s'émut aux accents du pianoforte et aux élans d'une sonate nouvelle de M. Ludwig van Beethoven; on la baptisera bientôt la Pathétique.

En 1810 (il a alors trente ans), sa prestance lui permet de figurer en bonne place aux fastes du mariage de Napoléon et de l'archiduchesse Marie-Louise. Sa sensibilité (toujours elle!) vibre à la lecture de La Dame au Lac d'un Anglais à la mode, M. Walter Scott.

Il fête ses quarante ans sous Louis XVIII, et ses enfants (j'allais oublier de vous dire qu'il s'était marié aux premiers jours de l'Empire) lui offrent Ivanhoé pour lui remémorer l'ère des grands justiciers.

1830 Jean-Baptiste a cinquante ans. C'est juste trop tard pour prendre part active à la querelle d'Hernani, mais assez tôt pour sentir son oeil se mouiller à la lecture des Harmonies poétiques de Lamartine.

Dix ans plus tard, Louis-Philippe, son aîné de sept ans, préside aux destinées de la France. L'heure est à une certaine gravité aimable, puisque ce diable de Rossini lui-même se prend à écrire un Stabat Mater.

Soixante-dix an s l'âge du repos. Repos bien mérité, faut-il croire, car la Deuxième République crée une caisse de retraite pour la vieillesse. Jean-Baptiste n'en revient pas!

En 1860, notr e héros est assez vert encore pour entreprendre chaque matin à pas comptés le tour de son quartier. Défoncé, le quartier, depuis que M. Garnier y élève un Opéra sur ordre de l'Empereur (encore un empereur...).

Et puis, c'est Sedan. C'est aussi Wagner et son Or du Rhin. Jean-Baptiste commence à croire que les trépidations du monde ne sont plus pour lui.

Enfin, sous Jules Ferry, notre valeureux centenaire rend son âme au Créateur; il n'a résisté ni aux accents de Parsifal, ni aux propos inconvenants de l'Hérodiade de Massenet.

Jean-Baptiste mourut-il en "monolithe", lui qui avait tout connu, de Louis XVI à Jules Ferry, de Beaumarchais à Labiche, de Glück à Wagner, de Houdon à Rodin, de Greuze à Manet?