Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1987-1988

Art et civilisation de la Chine classique

En septembre 1740, le père Parennin, alors missionnaire de la Compagnie de Jésus à Pékin, écrivait à M. Dortous de Mairan, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Sciences à Paris "Si les savants d'Europe pouvaient parcourir toute la Chine, à ne considérer même que sa surface, combien de choses curieuses ne trouveraient-ils pas, dont on n'a encore rien dit? (...) Ce serait un sujet tout neuf qui donnerait de l'occupation à nos gens pour plus d'un siècle, et pendant ce temps-là, ils laisseraient en repos les Phéniciens, les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs et d'autres nations qui ont tenu autrefois un rang considérable, et qui ne sont plus rien."

La Providence resta sourde aux voeux du bon père, et pour longtemps nous n'eûmes de la Chine, de son art et de ses lettres, qu'une vision partiale parce que partielle.

Au XVIIIe siècle, les amateurs durent se contenter du goût des Compagnies, qui allaient quêter dans les lointains comptoirs d'Orient de quoi satisfaire leur curiosité vases de porcelaine fine au décor inéluctablement blanc-bleu, céladons opalescents, magots grimaçants, tels qu'on les retrouve dans les intérieurs qu'a peints Hogarth, dans les scènes de genre de Boucher ou dans les natures mortes de Chardin.

Au XIXe siècle, les Compagnies furent supplantées par les Expositions Universelles; alors déferlèrent jusque sur les pianos ces monceaux d'émaux cloisonnés, de bronzes dorés, d'ivoires ajourés, qui firent les délices des esthètes partisans de cet éclectisme de salon que l'on a baptisé depuis "goût Pierre Loti".

Dans la première moitié de notre siècle encore, les potiches des derniers empereurs Ming étaient considérées comme la plus haute expression du génie chinois; les chevaux et les cavaliers Tang, s'il s'en trouvait, passaient pour des "curiosités". On ignorait presque tout de l'art des Han; et, hormis quelques collectionneurs aussi passionnés qu'excentriques, on méconnaissait jusqu'aux bronzes des premières dynasties.

Et puis les choses changèrent.

La Chine s'ouvrit aux curieux. Du coup, les études, les recherches, les publications se multiplièrent; les expositions itinérantes et leurs catalogues provoquèrent à chaque station les sursauts d'émerveillement d'un public pourtant gâté déjà qui ne se souvient des premiers chefs-d'oeuvre regroupés au Petit Palais à Paris en 1973, ou au Kunsthaus de Zurich en 1980?

C'est que la terre de Chine est riche des nécropoles, des temples, des palais entiers, des villes parfois, y sommeillent encore. Aux archéologues de leur rendre vie!

En 1968, on mettait au jour , à Mencheng, non loin de Pékin, deux tombes inviolées qui livrèrent un mobilier funéraire d'une exceptionnelle richesse, vases, coupes, lampes à huile, et surtout, pour assurer l'immortalité des âmes qui reposaient là, deux linceuls de jade aux plaquettes articulées de fils d'or.

Une année plus tard, à Leitai, on ouvrait la sépulture d'un général des forces Han sur lequel veillait une armée de bronze conduite par un fabuleux cheval volant, le sabot posé sur le dos d'une hirondelle.

En 1971, en construisant un hôpital à Mawangdui, en banlieue de Changsha, on ressuscitait le marquis de Dai et sa famille, qui vécurent au IIe siècle av. J.-C.; aux côtés de leurs cercueils avait été déposée, pour les servir dans l'au-delà, une vaisselle de laque à motifs noirs et rouges d'une qualité sans égale. Tirées de leurs écrins, les bannières funéraires peintes qui les accompagnaient supplantèrent tout ce que l'on connaissait jusqu'alors de plus précieux en matière d'art textile.

Aux portes de Xian, en mai 1974, débutait la plus extraordinaire aventure de toute l'histoire de l'archéologie en creusant un puits, dit-on, des paysans dégagèrent la tête du premier des six mille guerriers de terre cuite qui affrontaient l'éternité en veillant sur leur maître, celui que l'on appelle aujourd'hui le Grand Empereur, Qin Shihuangdi, dont le renom dépasse ceux d'un Ramsès II ou d'un Tout-ankh-Amon. Et dire que le tombeau lui-même, le tumulus, n'a pas encore été effleuré par les chercheurs!

A peine avait-on élevé le gigantesque vaisseau de béton qui abri te la fouille qu'à Suixian, près de Wuhan, l'attention des spécialistes était sollicitée par une nouvelle découverte une tombe encore, celle du prince Yi, qui s'illustra à l'époque des Royaumes Combattants. Son trésor comptait, outre les objets traditionnels, un ensemble unique de cent vingt-quatre instruments de musique, dont un carillon de soixante-cinq cloches de bronze couvrant quinze octaves.

Le panorama des arts de la Chine a beaucoup évolué déjà; tout laisse prévoir qu'il évoluera beaucoup encore au fil des ans. Depuis deux cent cinquante ans, le père Parennin a donc toujours raison!