Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1988-1989

Art et civilisation de l'Inde classique

Badami! Peu de sites au monde (ou du moins de ce que je connais du monde) m'ont autant frappé que le grand rocher de grès rouge, hiératique et tourmenté à la fois, qui enserre le lac Bhutanath on dirait la monture de l'un de ces bijoux barbares dont l'or, travaillé en méandres puissants, exalte l'infinie profondeur d'une chrysoprase ou d'un béryl. Au sommet, les ruines d'un fort, à ce point éprouvé par les assauts que ses bastions dépeuplés ne servent plus d'abri qu'aux singes, et ses cours de pâture aux chèvres qui s'y égarent. Aucune tristesse, aucune amertume pourtant là-haut; seulement le sentiment insidieux et somme toute grisant que le temps n'a de prise sur rien, même pas sur les pas du voyageur. Au pied du roc, le long des ghats, c'est le tumulte des voix, des appels, des chants, et le claquement constant des saris que l'on bat sur les pierres plates de la rive. Entre ciel et terre, à mi-hauteur, s'ouvrent les grottes il y a quatorze siècles que l'on y vénère Vishnou l'Immuable, Shiva le Tempétueux, la douce Parvati, Indra sur son éléphant, Agni auréolé de flammes. Le prince Mangalesha, fils royal de l'auguste lignée des Chalukyas, leur fit offrande à tous du rocher, du lac, du fort et des ghats, du ciel et de la terre, du parfum des fleurs, du destin de son peuple et de l'inexorable majesté du silence. Et les dieux veillent!

L'îl e d'Eléphanta! Une heure de traversée en bateau, à se frayer un chemin entre les carcasses de cargos rouillés, fantomatiques, aux noms et aux pavillons indéchiffrables; un débarquement que rendent à la fois périlleux et comique toutes les mains qui se tendent pour vous assister, pour vous aider à prendre pied; un escalier qui se perd dans le roc, au long duquel peinent quelques dizaines de touristes, quelques centaines de pique-niqueurs venus de Bombay, en vestons noirs et saris roses, quelques milliers d'écoliers que discipline à grand-peine leur uniforme blanc et bleu à l'anglaise; quelques pas encore et c'est l'inexplicable miracle un silence soudain, total, absolu, vous enveloppe, vous possède et paraît ne devoir jamais vous lâcher, à l'instant même où vos yeux, jusqu'alors sollicités par le n'importe quoi qui vous entoure, se portent sur ceux de Shiva, dans la pénombre de la grotte-sanctuaire. Car on réalise alors qu'un jour, ce jour, à l'instant où l'on s'y attendait peut-être le moins, ici, au détour d'une colonne, on a croisé le regard de Dieu.

Fatehpur Sikri! Au-delà d'Agra, dans les collines ingrates de l'Uttar Prades h épuisées par la sécheresse, s'ouvre une porte monumentale au fronton de marbre blanc, puis une mosquée démesurée, des palais, des pavillons, des cours, des jardins, vides depuis des siècles, oubliés, négligés, mutilés, pillés. L'empereur Akbar a refermé ses yeux tout cela n'était qu'un rêve!

J'ai eu le privilège de vivre ces sortilèges; je me réjouis d'en partager le souvenir avec vous.