Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1992-1993

Les voies oubliées (l'architecture et le sacré)

Il y a des événements qui ont fait l'histoire l'unification du subcontinent indien sous l'égide de l'empereur Ashoka au IIIe siècle av. J.-C., par exemple, l'ouverture de la Route des Chevaux, future Route de la Soie, par Wu-di, souverain des Han, juste avant notre ère, la bataille d'Actium, la rencontre du Camp du Drap d'Or, ou encore la Déclaration solennelle des Droits de l'Homme, le 26 août 1789.

Il y a des hommes qui ont façonné notre conscience Confucius, Bouddha, Platon, saint Augustin, Leibniz, Newton et, plus près de nous, Tagore, Einstein, Bohr.

Il y a des oeuvres d'art qui ont frappé notre regard au point de métamorphoser notre perception de la réalité les frontons de Phidias au Parthénon, la Descente du Gange gravée sur le granit de Mahabalipuram par les Pallava, les fresques de Giotto aux Scrovegni de Padoue, les Ménines de Vélasquez, jusqu'aux Demoiselles d'Avignon de Picasso, qui marquèrent en 1907 la naissance de l'art moderne.

Evénements, hommes et oeuvres ont donc bâti l'Histoire; mais l'oeuvre, et plus précisément l'oeuvre d'art, n'est-elle pas le révélateur le plus complexe et le plus fidèle à la fois de nos mutations? Il y a dans les bas-reliefs du temple d'Amon à Karnak toute la foi immuable de l'ancienne Egypte; dans le Jugement Dernier de Michel-Ange à la Sixtine, toutes les angoisses, les tourments, les ombres et les espoirs de la Renaissance en crise; et jusque dans l'Arche de la Défense, tous les défis de notre siècle.

Mais il y a aussi des oeuvres plus secrètes, des lieux plus retirés; ceux-là sont le plus souvent laissés de côté, gommés, comme si l'on s'effarouchait de la singularité même du message qu'ils proposent.

Ainsi en Chine des centaines de milliers de visiteurs parcourent chaque année les terrasses, les cours et les pavillons de la Cité Interdite, éblouis par la splendeur sacrale que surent déployer là les derniers Qing; mais personne, ou presque, ne se rend à Chengde, proche pourtant, où des temples obscurs, oppressants, laissent sourdre toutes les inquiétudes de la dynastie. En Inde, on se bouscule à Udaipur pour se fondre un instant dans ce rêve de marbre blanc sublimé par le reflet des eaux; et l'on ne s'arrête pas à Orchha (mais où est Orchha?), aride peut-être, sévère sans doute, mais si révélatrice de l'âme profonde des Rajputs, qui refusèrent farouchement toutes les afféteries du goût régnant à la cour. On se sent prêt à toutes les concessions pour partir à la découverte du site divin d'Angkor, et l'on oublie ces temples que les Khmers élevèrent au long des plaines de l'actuelle Thaïlande et du Laos, temples passionnants pourtant, en ceci qu'il fallut y remodeler le visage des dieux pour répondre à la fois au dogme des conquérants et aux croyances séculaires de leurs sujets.

Ce semestre-ci, nous explorerons ensemble quelques-unes de ces vallées retirées où l'Histoire a su se faire oublier.