Pour l'Art - cycles des cours-conférences

automne-hiver 1993-1994

Les Enigmes de la peinture - Quinze oeuvres en quête de regard

Tout tableau est énigme. Quel que soit le motif choisi, l'oeil du peintre s'aventure aux limites du réel, de ce que nous appelons d'ordinaire le "réel"; c'est là précisément que commence l'aventure de la création la montagne Sainte-Victoire est un aride tas de caillasse; mais La Montagne Sainte-Victoire, telle que nous la fait voir Cézanne, se transcende en un formidable microcosme, où l'on retrouve la pierre originelle, modelée, froissée, broyée par le génie du créateur et par la pâte même de son pinceau.

Voilà bien le miracle de l'art porter le banal au sublime, le médiocre à l'absolu. Madame Moitessier, grande bourgeoise, fille d'un haut fonctionnaire de l'Administration des Eaux et Forêts, était sans doute tout à la fois bonne épouse et bonne mère, la taille un peu lourde, comme on les aimait en ces temps-là, le regard placide et le geste aussi lent que les passions. Dans l'effigie souveraine de la National Gallery de Washington, Ingres en a fait une Junon souveraine, à l'épiderme si lisse que les siècles, pour longtemps encore, s'y useront sans parvenir à aliéner l'évidente conscience de sa beauté.

Mais il est d'autres peintres aux voies non moin énigmatiques Fragonard, par exemple, maître adulé des Menus Plaisirs, qui abandonna sa touche élégante, rapide, caustique souvent, pour métamorphoser les fêtes de Rambouillet en vertigineuses errances au long des rapides d'un Styx ombrageux; Klimt, commandeur des élégances byzantino-japonisantes de la Vienne ``sécessionniste'', qui para forêts et clairières, jardins et rocailles, d'entrelacs aussi savants, aussi chatoyants, que ceux qu'imposait alors aux élues sa compagne Emilie Flöge.

Il en est enfin dont la carrière entière est mystère Bosch, le premier, dont les visions échevelées entretiennent aujourd'hui encore le débat des exégètes sommeil perturbé, rêves psychotiques, hermétisme à clé, ou message crypté? Giorgione, qui, dans un langage infiniment plus solaire, demeure tout aussi indéchiffrable, tant il était habité par l'humanisme savant de Venise, dont nous avons perdu jusqu'aux règles. Le Greco enfin, dont le maniérisme exacerbé n'est certes pas imputable à un quelconque défaut de vision, mais exprime plutôt l'impact d'un choc culturel ses origines crétoises, byzantines, entrant sourdement en conflit avec sa formation dans les milieux privilégiés de la Renaissance triomphante.

Le cours du présent semestre ne prétend pas répondre à toutes ces énigmes; il se propose d'interroger quinze oeuvres dans leur perspective originelle, en tentant une lecture au second degré, qui tienne compte des données du temps, des idées, des croyances, du contexte culturel. Un Florentin du XVe siècle n'abordait pas la peinture de son temps, sa ``peinture contemporaine'', comme le visiteur d'un musée d'aujourd'hui Botticelli se situait à la lumière des Médicis en pleine gloire, de l'ascension de Cosme et de Laurent, de l'humanisme triomphant, de l'Eglise mise en crise par les premières prédications de Savonarole; il était alors le peintre d'un nouvel idéal, d'un idéal engagé, et non pas seulement le chantre mélancolique des Madones et des nymphes évanescentes!

Nous aborderons donc la peinture sur u n mode "polyphonique", sans oublier pour autant que l'énigme peut s'étendre à bien d'autres dimensions de l'art :

  • le monde mouvant des attributions comment se fait-il qu'au gré des découvertes, un tableau change de main; ainsi Le Concert du Musée du Louvre, donné à Giorgione par la tradition, et récemment réattribué au Titien?

  • l'iconographie e t ses mystères comment identifier le sujet d'un tableau en se référant à la culture du milieu qui l'a suscité; le Grand Paysage du Musée du Louvre, par exemple, dans lequel Poussin, épris de classicisme comme tous ses contemporains, a introduit les éléments clés du mythe d'Orphée et Eurydice?

  • ombre et lumière du génie pourquoi certains artistes, tel Bouguereau à la fin du XIXe siècle, ont-ils été considérés comme des demi-dieux de la peinture, pour disparaître sitôt après leur mort dans les limbes de l'oubli? Pourquoi d'autres ressurgissent-ils à point nommé, comme Georges de La Tour, pour connaître une consécration à laquelle ils n'auraient pas osé rêver de leur temps?
  • Gageons que nous aurons bientôt à reparler de peinture!